Joseph Barrak/AFP
C’est un couple de retraités. Lui était médecin de famille. Des études à la Sorbonne, à Paris, après lesquelles il avait choisi de rentrer travailler à Beyrouth. En plus de soixante ans de carrière, il avait tissé un réseau de patients qui ne juraient que par lui et dont il a ensuite soigné enfants et petits-enfants. On pouvait l’appeler un dimanche, en pleine nuit ou un soir de Noël, et il répondait systématiquement présent, sillonnant la ville avec toujours la même rigueur, le même sourire et la même bienveillance.
Deux jours par semaine, religieusement, même lorsqu’il lui fallait traverser des barrages ou des pluies d’obus en pleine guerre civile, il se rendait dans un hôpital public où il enchaînait les consultations gratuites. Tous ceux dont il a apaisé une fièvre, une varicelle, une otite ou un empoisonnement parlent d’ailleurs de lui jusqu'à aujourd'hui comme d’un saint ou d’un ange. Elle, elle était « femme au foyer. » À défaut d’avoir eu d’enfants et d’avoir eu besoin de travailler, elle avait consacré tout son temps, toute sa vie, à des associations caritatives, tantôt à lever des fonds pour une femme violentée, tantôt à faire le pitre devant des orphelins, tantôt à tenir la main d’un enfant amputé. « La bonté en soi », s’accordent à dire tous ceux qui l’ont croisée. Avec son mari, ils sont l’incarnation même de ceux qu’on qualifie de « gens bien ».
En 2019, les épargnes qu’il avait accumulées à la sueur de son front s’étaient du jour en lendemain évaporées dans les banques, mais le couple est resté digne. Ils n’ont jamais cédé à l’amertume, jamais demandé quoi que ce soit à quiconque. Leur appartement de Beyrouth mis en location, ils emménagent dans leur petite maison de montagne en se répétant tous les jours, «tant qu’il y a la santé, tout va bien».
Hospitalité et racisme
Leur petite terrasse dévorée par des hortensias et gardénias donne sur la place du village que traversent randonneurs, scouts, voisins ou parfois même touristes. Pour peu que quelqu’un passe, le couple leur fait un signe de la main et leur lance un mayyil ! l’invitant à les rejoindre autour d’un sirop de mûres, d’un café ou d’une assiette de fruits. Chez ce couple de retraités, à toute heure de la journée, la porte reste ouverte. Il y a de quoi boire et manger pour les plus illustres des inconnus. Autour de leur table en plastique, et avec le peu qui leur reste, ils entretiennent les valeurs d’hospitalité et de générosité ; là où ces mots ont été vidés de leur sens. Pourtant, dans cette même petite maison, il y a une employée de maison éthiopienne dont le couple confisque le passeport, qui loge sur un lit de camp dans une chambre aussi large qu’un placard, dont les heures de travail ne sont réglementées par aucune loi et qu’on accuse de vol à chaque fois qu’un objet est perdu.
Comment expliquer le fait que cette maison si chaleureuse, ce lieu d’hospitalité par excellence abrite en même temps le plus abject et commun des racismes ? Comment comprendre l’incohérence de ce couple de « gens bien », qui a dédié sa vie à aider les autres et qui, en même temps, est capable de traiter une employée de maison au mieux comme leur otage, si ce n’est comme de l’électroménager ? La vérité est que ce couple de retraités est si semblable à beaucoup de Libanais : incompréhensibles, parce que capables du meilleur comme du pire. À la fois et en même temps. C’est peu dire que les Libanais sont champions du monde de l’incohérence. À l’image de leur paysage qui glisse de l’été à l’hiver et de la beauté infinie à l’absolue laideur en deux minutes, ce peuple est lui-même apte à rassembler en leur personne toutes les tares et toutes les vertus.
Tout et son contraire
D’un côté, un père libanais est prêt à se saigner et mourir pour ne serait-ce que le sourire de ses enfants, et d’un autre, sur un coup de colère, le voilà qui dégrafe sa ceinture et une raclée. D’un côté, un mec à mobylette siffle une fille qui marche seule dans la nuit en la regardant comme un bout de viande, et d’un autre, il n'hésiterait pas à assassiner à mains nues ceux qui s'évertuent à seulement regarder sa petite sœur. D’un côté, une mère va à la messe tous les dimanches, et connaît par cœur les valeurs de tolérance qui sont la définition même de sa religion chrétienne, et d’un autre, elle n’hésite pas à cracher sur son fils et menace de le renier juste parce qu’il a eu le malheur d’aimer les garçons. D’un côté, meurtris, blessés, presque morts, les Libanais se sont débrouillés pour remettre Beyrouth sur pieds en un rien de temps après le 4-Août, et de l’autre côté, ils ne se gêneront pas à polluer la mer et défigurer les montagnes. D’un côté, les habitants d’un « village chrétien » mettent leurs églises et leurs écoles à la disposition de réfugiés à chaque fois qu’Israël décide de bombarder le Sud, et d’un autre, ils ne les considèrent jamais libanais et les regarderont toujours comme « des autres ».
D’un côté, on a constamment peur de tout, peur de laisser nos enfants grandir, peur de les voir sortir, peur que sa fille parle avec un garçon, et d’un autre, on a le courage de les envoyer seuls, sans rien, après les avoir étouffés, au fin fond du monde. D’un côté, on est souvent cyniques, désabusés, un peu amers par la force des choses, et d’un autre, la moindre chose, un feuilleton turc ou la voix de Feyrouz nous fait vibrer et pleurer. D’un côté, on se dit défaits, sans espoir, fatigués, et d’un autre, il suffit d’un rien pour qu’on passe des larmes aux rires et qu’on soit prêts à se remettre debout et recommencer. Et ce sont justement toutes ces incohérences qui expliquent peut-être pourquoi nous sommes constamment dans ce même dilemme : entre aimer le Liban et le détester.




Es ce possible ? ?
21 h 37, le 29 octobre 2025