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Culture - Théâtre

Shakespeare en arabe : perdre ses mots pour trouver sa voix

De passage à l’Université américaine de Beyrouth, la metteuse en scène britannique Georgina Van Welie présente « Hob wa harb », une relecture bilingue et audacieuse de « Troïlus et Cressida », un dialogue avec l’arabe, la guerre et les identités contemporaines.

Shakespeare en arabe : perdre ses mots pour trouver sa voix

L'actrice Christy El-Khoury dans le role de Cressida dans "Hob Wa Harb". Photo Georgina Van Welie/Ghareeb Iskander

Invitée à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), Georgina Van Welie a participé à une lecture et une table ronde autour de « Hob wa harb » (Amour et guerre), son adaptation bilingue de Troïlus et Cressida. Animée par Lucien Bourjeily, codirecteur de l’AUB Theater Initiative, la rencontre a permis d’explorer le processus de création de cette œuvre en gestation, écrite et jouée en arabe et en anglais. Un projet à la croisée des langues et des cultures, qui interroge le pouvoir des mots et les fractures du monde contemporain.

De Cambridge au Koweït : une trajectoire hors des sentiers battus

Comme tout Britannique qui se respecte, Georgina Van Welie a grandi avec Shakespeare. Elle décroche son premier emploi auprès de la Shakespeare Company, qui lui offre une formation des plus extraordinaires. Elle confie toutefois ne pas avoir su comment adapter Shakespeare, qui lui semblait compliqué, enfermé dans un héritage lourd de connotations psychologiques modernes. Elle rencontre alors son ex-mari, Suleiman al-Bassam, auteur et metteur en scène koweïtien, qui avait lui-même revisité l’icône littéraire anglaise. C’est le point de bascule. Elle a l’impression que Shakespeare se modernise, et décide de s’emparer de Troïlus et Cressida, « pas la plus simple de ses œuvres », lâche-t-elle.

Formée à l’Université de Cambridge, Georgina Van Welie a commencé sa carrière au sein de la Royal Shakespeare Company avant de cofonder, au Koweït en 2002, le Sabab Theatre, « une nécessité après le 11-Septembre », dit-elle. Cette aventure collective, menée pendant dix ans, a donné naissance à la Arab Shakespeare Trilogy (The Al-Hamlet Summit, Richard III: An Arab Tragedy, The Speaker’s Progress), jouée sur les plus grandes scènes du monde, du Kennedy Center à Washington à la Comédie-Française, en passant par Tokyo, Charjah, Séoul ou Sydney.

La metteuse en scène britannique Georgina Van Welie en conversation avec Lucien Bourjeily, codirecteur de l'AUB Theater Initiative, Photo Nader Jebeily
La metteuse en scène britannique Georgina Van Welie en conversation avec Lucien Bourjeily, codirecteur de l'AUB Theater Initiative, Photo Nader Jebeily

Une rencontre, un projet

C’est une rencontre organisée par Mariam Tell, jeune étudiante à Paris, qui met Lucien Bourjeily sur son chemin. Il l’invite à l’AUB pour un atelier d’art dramatique et une rencontre en collaboration avec le département d’anglais, le département des beaux-arts et l’Initiative Théâtre, autour de son projet Troïlus et Cressida, devenu Hob wa harb. Le texte est écrit, mais cherche encore ses producteurs. La table ronde, modérée par Lucien Bourjeily, fait le point sur une adaptation bilingue de la pièce, écrite et jouée en arabe et en anglais. « Au départ, il y a deux clans : ceux qui parlent anglais et ceux qui parlent arabe. Puis ils se mélangent, fusionnent, comme pour défier la xénophobie de son temps, qui fait écho à celle d’aujourd’hui », précise Georgina Van Welie. La table ronde a permis d’explorer le processus d’adaptation bilingue de ce texte shakespearien, où les traductions volontairement erronées instillent une note d’humour. « Je perçois une certaine hostilité vis-à-vis de la langue anglaise, que je voulais désamorcer avec une inversion des langues invitant chacun à s’approprier ce récit de guerre, d’amour, de siège, de désespoir et d’espoir, sans jamais le diriger », insiste-t-elle. « Comme je ne maîtrise pas l’arabe, je peux me permettre des distorsions, par exemple baynus au lieu de baynana », s’amuse la metteuse en scène, qui regrette que beaucoup considèrent l’arabe littéraire comme figé.

Langues, frontières et identités

Au Koweït, elle se sentait bienvenue, mais privée de voix, le pays ayant retiré la nationalité aux épouses étrangères. « Un peu comme dans la pièce de Shakespeare, où les femmes sont forcées de devenir des étrangères de l’intérieur, une situation à laquelle je m’identifie », confie-t-elle. Puis les événements à Gaza, au Liban, et la montée de la xénophobie en France, où elle réside, suscitent en elle l’urgence d’y répondre. C’est dans cet esprit qu’est né Hob wa harb, version écrite par le poète irakien Ghareeb Iskander, où les Troyens parlent arabe et les Grecs anglais. La scénographie, conçue par la Syrienne Bissane al-Charif, fait dialoguer les alphabets à travers une série d’animations intégrées au dispositif scénique. La production, portée par quatre acteurs bilingues dont Christy el-Khoury (Cressida) et Raymond Hosni (Hector) – et accompagnée d’une musique live signée Freddie Waxman –, propose un espace où les deux langues se répondent. Pour Georgina, il était essentiel que la pièce ne soit pas labellisée « arabe » ou « ethnique », mais qu’elle devienne un véritable carrefour de cultures. À signaler qu’à l’AUB, ce sont les acteurs Abdelrahem Alawji (Hector), Ralph Khoury (Troïlus), Mabelle Abdo (Ulysses/narration) et Farah Shaer (Cressida), qui ont pris part à la représentation.

L'acteur Raymond Hosni dans le rôle de Hector. Photo Georgina Van Welie/Ghareeb Iskander
L'acteur Raymond Hosni dans le rôle de Hector. Photo Georgina Van Welie/Ghareeb Iskander

Après tant d’années passées dans la région, Georgina se sent partagée entre deux cultures, deux langues, en conflit seulement avec elle-même. En quête d’un ancrage, elle revient à Shakespeare et choisit l’arabe littéraire pour son « universalité, et parce que c’est celui que les étrangers apprennent ». Troïlus et Cressida est une œuvre hybride où la comédie et la tragédie coexistent dans un monde fragmenté. « Là où l’amour devient haine, l’ennemi devient proche, et la satire laisse place à une forme d’espérance », raconte-t-elle. Hector refuse d’affronter son cousin Ajax : « Devrais-je couper ton bras grec et laisser intact le bras troyen ? » demande-t-il. « Ce qu’on sait peu de Shakespeare, c’est qu’il a vécu au sein d’une famille française à Londres, à l’époque où les protestants fuyaient la France. Dans cette pièce, il a contribué à introduire de nombreux mots français dans notre langue, notamment embrace (étreinte). Alors que la France et l’Angleterre étaient en guerre depuis quatre siècles, il cherchait sans doute à rapprocher les langues, à faire de la parole un lieu de paix. Et ce qu’on ignore également, c’est qu’il disposait d’un lexique d’environ 20 000 mots, contre quelque 4 000 chez Racine, à titre de comparaison. De ces 20 000, au moins 2 000 sont inventés de toutes pièces », poursuit Georgina Van Welie.

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Pendant la lecture de « Hob wa harb » à l'AUB, les acteurs Ralph Khoury (Troïlus),  Abdelrahem Alawji (Hector), Mabelle Abdo (Ulysses/narration) et Farah Shaer (Cressida) avec Georgina Van Welie et Lucien Bourjeily. Photo Nader Jebeily
Pendant la lecture de « Hob wa harb » à l'AUB, les acteurs Ralph Khoury (Troïlus), Abdelrahem Alawji (Hector), Mabelle Abdo (Ulysses/narration) et Farah Shaer (Cressida) avec Georgina Van Welie et Lucien Bourjeily. Photo Nader Jebeily

Un projet en mouvement

La première phase du projet – une présentation de quinze minutes – a été commandée et présentée en avant-première au centre de Columbia University à Paris, en février dernier. La version filmée (douze minutes), réalisée par Karim Goury – lauréat du Best Documentary au Dubai International Film Festival – a été projetée à l’Amare de La Haye, le plus grand centre culturel des Pays-Bas, dans le cadre du festival Mesopotamia Poetry for Peace, en septembre. Le projet a également été sélectionné par le British Council pour la plateforme In Between, dans le cadre de l’Arab Arts Focus du festival D-CAF au Caire. Des discussions sont en cours avec l’Unesco pour une représentation à l’occasion de la Journée mondiale de la langue arabe, au siège parisien de l’organisation, le 18 décembre.

Installée à Paris, Van Welie a fondé la compagnie Ajnabiun, qui réunit des artistes travaillant à travers plusieurs langues et disciplines. Pour elle, l’altérité est une méthode : une manière d’habiter le théâtre comme un lieu de traduction vivante. « Il y a de moins en moins de dramaturges et d’auteurs, et c’est une erreur, car je pense que c’est à travers le langage que nous donnons un sens à nos existences. Je ne voudrais pas que les récits deviennent le fait de Netflix : ce serait une perte terrible. C’est une des raisons de mon retour vers Shakespeare. Je ne voulais pas parler de moi. J’ai simplifié la pièce et réduit le nombre de protagonistes. Cette pièce doit être plus légère, puisqu’elle est appelée à voyager », conclut-elle.

En brouillant les frontières entre les idiomes et les identités, Georgina Van Welie rappelle que traduire, c’est déjà résister. Et peut-être, un peu, réparer.

Invitée à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), Georgina Van Welie a participé à une lecture et une table ronde autour de « Hob wa harb » (Amour et guerre), son adaptation bilingue de Troïlus et Cressida. Animée par Lucien Bourjeily, codirecteur de l’AUB Theater Initiative, la rencontre a permis d’explorer le processus de création de cette œuvre en gestation, écrite et jouée en arabe et en anglais. Un projet à la croisée des langues et des cultures, qui interroge le pouvoir des mots et les fractures du monde contemporain.De Cambridge au Koweït : une trajectoire hors des sentiers battusComme tout Britannique qui se respecte, Georgina Van Welie a grandi avec Shakespeare. Elle décroche son premier emploi auprès de la Shakespeare Company, qui lui offre une formation des plus extraordinaires. Elle confie...
commentaires (1)

J’ai vu « Richard III:Une Tragédie Arabe » à Paris il y’a une dizaine d’années. Génial.

Hacker Marilyn

17 h 36, le 29 octobre 2025

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Commentaires (1)

  • J’ai vu « Richard III:Une Tragédie Arabe » à Paris il y’a une dizaine d’années. Génial.

    Hacker Marilyn

    17 h 36, le 29 octobre 2025

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