Le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Alex Kolomoisky / Pool / Reuters
Au nom de « l’intérêt national », le président de la République, Joseph Aoun, s’est prononcé en faveur de négociations avec Israël en vue de faire appliquer le cessez-le-feu décidé il y a un an déjà, et dont on peut douter de l’efficacité. Car enfin, pourquoi votre agresseur cesserait de vous agresser s’il se considère être détenteur d’un droit divin et civilisationnel supérieur aux règles humaines et qui lui permet d’agir à sa seule convenance ?
Le président fait écho à la proposition de « Plan de paix pour le Moyen-Orient » de Donald Trump – dont le nom véritable devrait être « Plan de paix pour Israël, quitte à mettre le monde arabe, de l’Euphrate au Nil, à feu et à sang ». L’émissaire américain Tom Barrack clarifie les demandes israélo-américaines en présentant la Syrie comme l’exemple à suivre dans la région pour assurer la « sécurisation des frontières israéliennes », au risque, pour le Liban, de « rester enlisé dans la paralysie et le déclin ».
Si les propos de Joseph Aoun ont déchaîné les passions, c’est bien parce qu’ils peuvent être compris comme une première étape pour la normalisation des relations avec Israël.
Pour enfin vivre en paix, le Liban devrait donc entrer en dialogue avec un régime génocidaire. Douce et cynique antinomie… à l’image des deux dernières années qui, si elles sont un séisme pour le Moyen-Orient, le sont surtout pour la pensée. Celle-ci ne peut que vaciller face à des mots évidés de sens : les cessez-le-feu ne cessent rien, la paix ressemble dangereusement à la guerre. Et face à des pratiques qui s’effritent : les institutions garantes du droit international ont prouvé qu’elles ne pouvaient rien garantir ; les médiateurs d’accords de paix financent les bombes qui assassinent les négociateurs ; et les méthodes de la diplomatie classique, sous couvert de menaces à peine voilées, se rapprochent dangereusement de celles usitées par les preneurs d’otages, fondées sur l’intimidation et la contrainte.
Ce contexte où l’impunité est érigée en loi suprême est terrifiant en ce qu’il laisse présager que la paix, désormais synonyme de soumission face au plus puissant, au plus bruyant, au plus violent, n’est désormais plus un objectif en soi. Dans un pays fracturé comme le Liban, en proie à des pressions externes qui affirment ouvertement que semer le chaos et opposer les communautés entre elles est un outil de pression, la normalisation apparaît comme une ligne de faille supplémentaire sur laquelle plane le spectre nauséabond de la guerre civile. Discours d’autant plus dangereux qu’il se juxtapose à un autre discours, de plus en plus présent dans la bouche de certains politiciens au Liban. Sous couvert de défense d’une politique de décentralisation renforcée (pourtant déjà à l’œuvre, malgré ses imperfections), ou de fédéralisme assumé (comment masquer sa haine de l’autre en usant d’un concept administratif…), certains posent, à dessein ou par ignorance, les prémices d’un projet de partition territoriale et d’effacement de notre pays sur l’autel des désirs israéliens.
Plus encore, la normalisation présente comme nécessaire le dialogue avec un État capable et coupable du pire. Outre le fait qu’on peut questionner cette démarche qui ferait du Liban un pays qui avalise le génocide palestinien en cours, on peut aussi se demander si les pays qui usent de tant de violence et de tergiversations mentales ne sont en réalité pas les plus faibles puisqu’ils n’ont pour eux ni le bon sens, ni le respect de l’humain, ni la rationalité, et encore moins la loi. En ce cas, pourquoi plier ?
Hala Moughanie, écrivaine, a obtenu le Prix Actes Sud / La Colline en 2022. Dernier ouvrage paru : Les Bestioles (Elyzad, 2025).



Merci pour cette description du réel ! L'apathie des pays arabes face au génocide n'est pas celle de leur peuple qui, aujourd'hui, vit sous la crainte de la répression et qui,demain, se retournera contre leurs gouvernants. Tout accord avec Israël ne se fera qu'au détriment du cosignataire en sachant que cet Etat ne respecte aucun engagement. Ce sera un acte de soumission qui,en plus de l'indignité, ne garantira pas la paix aux libanais poussés à la guerre civile dans un but d'instabilité permanente permettant une domination économique et politique d'Israël sur la région.
12 h 46, le 24 octobre 2025