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« L’Orient des écrivains » : notre édition spéciale 2025 - lorient des ecrivains 2025

À quoi ça sert ?, par Charif Majdalani


Au milieu d’une époque de violence et de chaos où les projets politiques des extrêmes ne cachent plus leur hideux visage, les écrivains se réunissent encore en festivals un peu partout, discutent, lisent, débattent, et ils le font aujourd’hui au Liban. La question peut certes se poser de savoir s’il est pertinent de s’occuper de littérature en des temps si sombres. Or cela revient à s’interroger sur le rôle des écrivains dans la marche du monde, sur l’influence de la littérature, ses raisons d’être et sa finalité. 

Pour en rester à la littérature, et si l’on ne peut nier l’efficacité de certains livres dans ce que l’on appelle communément l’évasion ou la quête de sensations, et s’il est indubitable que la littérature, à l’instar de la musique, de la peinture ou de l’art en général, procure plaisir et émotions esthétiques, il reste que ses fonctions sont autres, et elles sont nombreuses. La littérature est essentielle dans la constitution de l’imaginaire humain et la mise en ordre du monde, afin de rendre ce dernier habitable. Elle a aussi longtemps servi aux peuples à se définir et à fixer leur identité, ce qui aura conduit, pour le meilleur et parfois pour le pire, à l’élaboration des imaginaires nationaux qui ont accompagné durant des siècles la formation des nations modernes. Mais bien au-delà de tout cela, et si l’on convient que l’homme est toujours face au monde dans une posture interrogative, la littérature est le lieu privilégié où se formulent ses questionnements. Il n’est pas une œuvre littéraire qui ne pose l’énigme de notre présence sur terre, qui ne tente de répondre aux problèmes de notre condition humaine, sociale et individuelle ou qui ne cherche à relire et à réinterpréter le passé ou la marche opaque et erratique de l’histoire.

Il semble du coup naturel que, dans les moments de paroxysme historique, durant lesquels nous nous trouvons confrontés au mal et à la violence, comme cela est le cas depuis deux années dans notre région, le besoin d’écrire apparaisse comme une nécessité absolue. Pour témoigner, certes, mais aussi pour résister, pour donner la preuve indispensable que notre humanité n’est pas réduite par la brutalité des faits et par leur irrationalité. Affronter par l’écriture les calamités de l’histoire ou ce que la nature nous fait subir, c’est donc s’offrir les moyens de « tenir le coup ».

Mais pas seulement. Par l’acte de scruter, de décrire et d’interroger l’horreur à quoi nous sommes confrontés, une distance se crée qui nous dégage du carcan terrible des événements. Cela nous permet de canaliser les émotions ou les angoisses que génèrent les moments de trauma. Mais encore davantage, cela nous permet de recréer le lien perdu avec le sens. Questionner les événements sous forme de récit, de fiction vive ou de poésie, autrement dit faire œuvre littéraire, ce n’est rien d’autre qu’une manière de sauver l’ordre du monde face à ce qui le détruit ou le rend incompréhensible, de retrouver les significations que notre humanité lui a conférées au fil du temps et que la violence nous a fait perdre de vue, ou d’en inaugurer de nouvelles. Ce faisant, en tant qu’écrivains aussi bien qu’en tant que lecteurs – parce que ce geste d’écrire au milieu du chaos n’est valable que s’il est accompli aussi pour l’autre –, la littérature nous rend notre pouvoir sur le monde et sur notre destin.

Charif Majdalani, écrivain et chroniqueur, a obtenu le prix spécial du jury Femina en 2020. Dernier ouvrage paru : Le nom des rois (Stock 2025).

Au milieu d’une époque de violence et de chaos où les projets politiques des extrêmes ne cachent plus leur hideux visage, les écrivains se réunissent encore en festivals un peu partout, discutent, lisent, débattent, et ils le font aujourd’hui au Liban. La question peut certes se poser de savoir s’il est pertinent de s’occuper de littérature en des temps si sombres. Or cela revient à s’interroger sur le rôle des écrivains dans la marche du monde, sur l’influence de la littérature, ses raisons d’être et sa finalité. Pour en rester à la littérature, et si l’on ne peut nier l’efficacité de certains livres dans ce que l’on appelle communément l’évasion ou la quête de sensations, et s’il est indubitable que la littérature, à l’instar de la musique, de la peinture ou de l’art en général,...
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A quoi ça sert? Pascal nous répond par un seul mot: le divertissement! Quant au "pouvoir sur le monde, sur notre destin", on peut toujours rêver...

Georges MELKI

11 h 43, le 20 décembre 2025

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Commentaires (1)

  • A quoi ça sert? Pascal nous répond par un seul mot: le divertissement! Quant au "pouvoir sur le monde, sur notre destin", on peut toujours rêver...

    Georges MELKI

    11 h 43, le 20 décembre 2025

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