Deux hommes sur la corniche de Beyrouth, là où « Et les poissons volent au-dessus de nos têtes » trouve son souffle. © Dima el-Horr/ Orjouane Productions/Mareterraniu Production
Une ville, la mer, des hommes. La mer, des hommes, une ville. Des hommes, une ville, la mer. De fait, ça marche dans n’importe quel ordre, tant le film de Dima el-Horr fusionne ces trois éléments en un seul corps cinématographique, en un seul organisme physique, mnésique et poétique, alliage au charme étrange dont Et les poissons volent au-dessus de nos têtes (titre arabe : Wal asmak tatir fawka rou’ssina) tire sa majesté mélancolique.
Bleue et fluide, saisie dans le flux de ses plis, la mer est la substance du film, sa chair et son mouvement, elle est là, elle est toujours là, présence à la fois archaïque et contemporaine, sans début ni fin, filmée telle une pure matière : c’est la mer de l’Odyssée et celle des migrations, celle qui avale les hommes et celle qui les sauve. C’est aussi une mer changeante, métamorphosée dans le fracas des vagues, qui fait voir alors un tout autre visage, brutal celui-là, irascible et puissant. Son ressac dérobe et révèle, recouvre et divulgue, blanchit et noircit, mais toujours revient, figurant ce mouvement de la mémoire, ce dévoilement du souvenir qui vient faire effraction dans le temps. Tour à tour narrative et songeuse, la Méditerranée, vue dans l’œil de la cinéaste, se déchiffre toujours tel un récit en cours.
Ce récit, c’est celui de Beyrouth que l’on découvre par la mer, muraille de buildings grisâtres couvés sous un ciel d’orage. On y accoste dans le flot des vagues mais sans jamais s’aventurer dans son épaisseur intérieure — hormis pour marcher sur les pas de Réda, l’un des trois héros du film. Le film se tient tout entier sur ce seuil, sur la ligne littorale. Dans la caméra de Dima el-Horr, Beyrouth est une ville grise, humide, lugubre, une ville de grand vent aux airs de cité atlantique, notamment dans ce traveling de toute beauté où le sol n’est qu’une longue chaussée qui réverbère les parapluies noirs et les palmiers échevelés. Une ville, enfin, où les stigmates de la guerre ont laissé des traces dans l’architecture et dans les mémoires — impacts sur la façade du Holiday Inn, souvenir d’un jeune milicien balancé du 26 étage, qui s’est écrasé « où nous marchons » — et dans les silences des hommes. Archétype de la ville-rivage, ville-lisière et ville-frontière, condensée tout entière dans sa corniche mythique, le Beyrouth de Dima el-Horr dresse un front de mer qui, comme tout front de guerre, structure les destins des hommes.
Les hommes justement. Ils se sont arrogés cette plateforme entre la ville et la mer, marge étrange et cabossée, tantôt désolée et tantôt solaire, bivouac de chaises pliantes où bronzer en groupe. Quand le temps fraîchit, ils ne sont plus que trois à venir tous les jours sur cette plage de béton : Réda, Qassem et Adel. Trois hommes qui semblent attendre que quelque chose revienne, que quelque chose leur soit rendu : leur ville, leur pays, leur frère, leur jambe bousillée, leurs poèmes, leur joie de vivre.

La beauté du film tient à la voix que Dima el-Horr emprunte pour s’adresser à chacun d’eux en particulier, voix limpide et juste, et à son regard, qu’il soit posé dans la distance ou au contraire les approche au plus près, caméra au ras de la peau — sur les taches de rousseur qui parsèment les épaules de Réda, sur la cicatrice au ventre de Qassem, dans les plis au coin des yeux de Adel. C’est elle qui tisse ensemble ces espaces et ces sentiments, dans un mélange de douceur et de frontalité, qui, sans jamais interpréter, prend acte.
Le héros de ce geste suspendu, c’est Réda, le maçon athlétique au corps fané par les années dont la seule présence permet à Dima el-Horr de « monter » deux époques, et de créer une durée : il était déjà là il y a vingt ans, au même endroit de cette même corniche, quand la cinéaste le rencontre pour la première fois. Dès lors, filmer cet homme, c’est reprendre la conversation interrompue à l’endroit où elle s’était arrêtée, et inscrire une continuité tragique sur ce rivage : ici, le temps s’est arrêté. Ainsi, chaque jour, par tous les temps, Réda quitte Bourj el-Brajneh pour marcher jusqu’à la mer, la clope au bec, et la cinéaste l’accompagne avec tant d’attention qu’elle compte ses pas. Réda s’avance au bord de la ville comme on s’avance au bord du monde, s’immerge puis se sèche en regardant Beyrouth, avant de se rendre au cimetière sur le chemin du retour, sur la tombe de ses parents et celle de son frère, le premier martyr de la guerre. En filmant cette volte quotidienne, Dima el-Horr met au jour le lien qui relie la nage en mer au souvenir des morts, elle met en écho le flux de l’eau et celui de la mémoire.
Près de lui, il y a Qassem, qui lui n’aime pas la mer, ni la couleur, ni le sel, ni le bruit des vagues. Ce qu’il aime, c’est la montagne, et ce qu’il aimait c’était écrire, mais son manuscrit a disparu quand on lui a volé son scooter où il l’avait rangé. Qassem a perdu ses mots, il a perdu son poème et n’écrira plus. Filmé dans la distance, boîteux, estropié, il persiste pourtant à descendre l’échelle de la corniche avec sa canne pour aller se baigner avec Réda, après quoi il se couche sur un banc, il a froid. Il a froid tout le temps. Enfin, il y a Adel, personnage énigmatique, brisé par la violence des images de la guerre, Adel, infirmier à l’hôpital, qui se photographie tous les jours pour se prouver qu’il existe, et rêve qu’il est un poisson, les yeux ouverts, obligé de regarder une histoire qui se répète.
Méditation sur la disparition tout autant que sur ce qui, dans le temps, survit et reste vivant, Et les poissons volent s’arrache à la chronique basse tension pour devenir le poème d’un après-guerre qui n’en finit pas, un poème dédié à ces hommes esquintés par la guerre et hantés par la mort, piégés dans un temps cyclique à l’image du mouvement des vagues. Comme souvent, l’échappée vient du rêve : dans un final extraordinaire, le songe renverse l’ordre du monde et, contre la mélancolie qui plombe ce rivage, contre la fatalité de la violence, il prend la main sur le réel : la ville bascule tête en bas et les poissons volent dans le ciel.
Le film Et les poissons volent au-dessus de nos têtes de Dima el-Horr, coproduit par Orjouane Productions et Mareterraniu Production, avec le soutien du Red Sea Film Fund, a été présenté en avant-première mondiale à Visions du Réel (où il a remporté le prix Zonta). Il a également figuré en 2025 au festival du Film libanais de France, au Cinemed de Montpellier et au festival international du film d’el-Gouna, qui l’avait soutenu via CineGouna.
Maylis de Kerangal, écrivaine, a obtenu le Prix Médicis en 2010. Dernier ouvrage paru : Jour de ressac (Éditions Verticales, 2024).

