Feyrouz, diva indétrônable dans le cœur de millions d'admirateurs. Photo archives AFP
Comment oublier le visage ravagé de Feyrouz au pied du cercueil de son fils ? Cette image tragique et bouleversante, incarnation de la douleur digne et silencieuse, de la solitude absolue, hantera longtemps la mémoire collective libanaise. Ce drame ultime, le pire qu’ait à affronter une mère, clôt, car on espère que ce sera le dernier, le destin hors du commun, parsemé d’embûches, d’épreuves, de succès, de malheurs et d’assez peu de joies, de celle qui a été sacrée par le magazine économique américain Forbes « plus grande star arabe de tous les temps ».
Mais revenons à la genèse de son histoire. Comment la jeune choriste de Radio Liban, silencieuse et un peu gauche, est-elle devenue ce monument incontournable, cette icône, cette diva qui porte si haut les couleurs de notre pays à travers le monde entier ?
Nouhad Haddad n’a pas quinze ans quand, à la fin des années 1940, sa voix chaude et veloutée tranche déjà sur celles de ses voisines de pupitre dans le chœur de la radio libanaise. Les frères Ahmad et Mohammad Fleifel, compositeurs d’hymnes patriotiques et fondateurs de la fanfare de la gendarmerie nationale, l’ont déjà repérée et lui font interpréter leurs œuvres dans le cadre de fêtes scolaires. Mais c’est Halim el-Roumi, alors directeur de la programmation musicale de la radio, qui l’extrait du chœur et lui trouve son nom de scène, Feyrouz (turquoise). Il commence par lui faire interpréter ses propres chansons, puis la présente à deux jeunes compositeurs qui travaillent avec lui, Assi et Mansour Rahbani. Cette rencontre historique va jeter les bases d’une carrière fulgurante, d’une vie conjugale quelque peu bancale, mais aussi et surtout d’un extraordinaire renouveau de la musique libanaise.
En 1957, la Première dame libanaise Zalfa Chamoun, mélomane avertie, convoque les deux frères Rahbani à la présidence de la République. Que leur veut-elle ? C’est très simple, le Festival international de Baalbeck vient de voir le jour et sa première édition a été entièrement consacrée à la culture occidentale. Cela lui a été reproché par voie de presse et elle souhaite introduire une note libanaise dans les festivités musicales qui se déroulent dans les temples romains millénaires. Pourraient-ils, eux dont elle apprécie les chansons à la radio, composer une comédie musicale autour du thème d’une noce typique au village ? Feyrouz, qui a entre-temps épousé Assi, y tiendrait bien sûr le rôle de la mariée.
Ici encore, la rencontre s’avère fondatrice. Car cette première commande du Festival de Baalbeck va être le point de départ d’une série d’opérettes libanaises, genre tout à fait nouveau basé sur l’opérette viennoise adaptée au contexte local, et qui fera la fortune et la gloire des Rahbani et de leur égérie Feyrouz. Celle-ci tient systématiquement le rôle principal de ces productions que le public accueille avec enthousiasme puis avec vénération. En quelques années, le centre de la chanson arabe se déplace du Caire vers Beyrouth. Un nouveau style est né, loin des mélopées languissantes et interminables de la chanson égyptienne qui voit son étoile pâlir.
Le nom de Feyrouz, devenu indissociable de celui des Rahbani, commence à être connu à travers le monde entier. Les tournées s’enchaînent : pays arabes, Europe, Amérique latine, États-Unis. Feyrouz est une artiste comblée, mais une femme triste, car entre-temps elle est devenue mère de quatre enfants qu’elle a à peine le temps de voir et qui grandissent loin d’elle pendant qu’elle travaille comme une forcenée. Nous sommes au début des années 1970 et aux enregistrements de disque, au Festival de Baalbeck, aux tournées à l’étranger, viennent s’ajouter les représentations à Beyrouth (au théâtre Piccadilly) et les films, car l’industrie cinématographique s’est développée et la plupart des opérettes sont portées à l’écran. Les tourments personnels de Feyrouz-la femme, son sourire si rare et si timide, ajoutent une dimension tragique à la personnalité de Feyrouz-l’artiste. Il est de notoriété publique qu’elle est malheureuse en ménage. La musique est en même temps son échappatoire et son tortionnaire.
Puis éclate la guerre du Liban. Assi a de gros ennuis de santé et Ziad, le fils aîné du couple, se positionne comme un compositeur fort doué, fondateur avec quelques autres d’un genre tout à fait nouveau, le jazz oriental. Il compose pour sa mère, le style de Feyrouz change et tout le monde n’adhère pas forcément à ce nouveau langage musical considéré comme trop moderne. Mais l’aura de la diva est si grande que son public la suit, quoi qu’elle chante.
Au-delà des vicissitudes de la vie, des guerres, des maladies et des drames, dans un pays déchiré et exsangue, Feyrouz, à travers son inépuisable répertoire, incarnera toujours le symbole fort de l’identité nationale. Le symbole d’un Liban apaisé dont les fils et les filles, dépassant leurs affiliations communautaires ou politiques, mettront bas les armes et prendront le temps de se retrouver pour savourer la chaleur d’une voix qui chante les beautés de leur patrie.
*Retrouvez l'aile consacrée à Feyrouz dans l'exposition du Musée Sursock, « Divas arabes », du 17 octobre au 11 janvier 2026.




Feyrouz, un cèdre fier, du Liban, qui rencontre ce vent, qu'est les rahabnés, qui produit à travers les branches de ce cèdre des melodies et des chansons à la gloire de l'art mais surtout du Liban. Le hazard fait bien les choses, chantait Aznavour... ce hazard/destin fût Halim El-Roumi et bien sûr Zalfa Chamoun... les Rahabnis, père, fils et oncles, et Fayrouz sont un patrimoine libanais du calibre de Baalbeck, Byblos, Jeita, les Cèdres etc..
03 h 42, le 20 octobre 2025