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Duel épistolaire entre le souverain Voltaire et le citoyen Rousseau sous le prisme de l’injustice

Duel épistolaire entre le souverain Voltaire et le citoyen Rousseau sous le prisme de l’injustice

Ironie suprême, Rousseau et Voltaire reposent côte à côte au Panthéon de Paris. Photo d’illustration Bigstock

En pleine effervescence du siècle des Lumières, deux légendaires écrivains se livrent à un duel épistolaire si extraordinaire qu’il laissera une empreinte spectaculaire dans l’histoire littéraire. D’un côté, il y a le majestueux et somptueux Voltaire, dont l’esprit vif et combatif s’exprime par une plume aussi percutante que flamboyante. De l’autre, il y a le tourmenté et angoissé Jean-Jacques Rousseau, dont l’âme empreinte de passion et de compassion se révèle à travers une prose aussi sublime qu’intime.

Ils viennent au monde dans des circonstances bien différentes, incarnant deux destinées aussi énigmatiques qu’emblématiques. Voltaire naît à Paris en 1694 sous le nom de François-Marie Arouet. Issu d’un milieu bourgeois privilégié, il reçoit une éducation brillante au prestigieux collège jésuite Louis-le-Grand. Très tôt, il fréquente la haute société et ses salons mondains, où il se distingue par ses remarques mordantes et ses répliques cinglantes. Il adopte le pseudonyme de Voltaire, qu’il utilise comme un outil stratégique de communication pour façonner et promouvoir son image d’homme de lettres. Durant la majeure partie de sa vie, il vit en exil proche de Genève, un refuge stratégique en raison de ses critiques satiriques contre l’intolérance en France. Durant les deux dernières décennies de sa vie, il rebâtit le château de Ferney pour en faire sa belle résidence ainsi qu’un temple du savoir accueillant et avenant. Malgré son goût prononcé pour la luxuriance, il n’en demeure pas moins un ardent défenseur des opprimés.

Rousseau, pour sa part, naît en 1712 à Genève. Sa mère meurt quelques jours après sa naissance et, à l’âge de dix ans, son père le met en pension chez le pasteur Lambercier à Bossey, en Haute-Savoie. Deux ans plus tard, il retourne à Genève pour vivre chez son oncle maternel. En 1724, il devient un apprenti, d’abord pour un bref temps chez un greffier, ensuite durant trois ans chez un maître graveur. Cependant, la perspective de devenir artisan à Genève séduit peu ce jeune garçon avide d’émancipation. À seize ans, il quitte la ville sur un coup de tête et entame une vie d’errance, se déplaçant d’un endroit à l’autre au gré des circonstances. Bien qu’il soit un autodidacte enthousiaste, il peine à trouver une vocation à la hauteur de ses aspirations. Éventuellement, il s’installe à Paris et envisage d’abord une carrière de musicien. Sa rencontre avec Diderot s’avère décisive : ce dernier l’incite à rédiger des articles, notamment sur la musique, pour le vaste projet collectif de l’Encyclopédie qui est sous sa direction. En 1750, alors qu’il atteint l’âge mûr de 38 ans, Rousseau remporte le premier prix de l’Académie de Dijon pour son célèbre Discours sur les sciences et les arts. Dans cet essai, publié sous le pseudonyme « un citoyen de Genève », il défend une thèse allant à contre-courant de l’esprit des Lumières : les progrès des sciences et des arts, loin d’élever l’homme, contribuent à la corruption des mœurs et à la dégradation des valeurs. Ce discours provocateur résonne comme un coup de tonnerre dans les cercles intellectuels, ce qui propulse Rousseau sur le devant de la scène philosophique.

À l’évidence, Voltaire et Rousseau sont aussi dissemblables par leurs personnalités que le jour et la nuit, et aussi irréconciliables dans leurs idées que l’eau et l’huile. Pourtant, une même blessure les marquera à jamais : celle de l’injustice. Le cas de Rousseau est particulièrement éprouvant car cette infortune survient abruptement alors qu’il est un jeune esprit encore pétri de l’innocence de l’enfance. En 1724, à l’âge de 12 ans, alors qu’il est pensionnaire chez le pasteur Lambercier, il est faussement accusé d’avoir cassé un peigne. Comme il le confiera plus tard dans son livre Les Confessions : « Ce premier sentiment de la violence et de l’injustice est resté si profondément gravé dans mon âme… que mon cœur s’enflamme au spectacle ou au récit de toute action injuste… comme si l’effet en retombait sur moi. »

Voltaire, pour sa part, subit en 1726 une agression gratuite et fortuite qui bouleversera le cours de sa vie. Déjà célèbre comme écrivain, il est interpellé avec mépris par le chevalier de Rohan, qui lui lance cette pique humiliante : « Arouet ? Voltaire ? Enfin, avez-vous un nom ? » Fidèle à son tempérament fougueux, Voltaire lui aurait répondu avec sarcasme : « Mon nom commence là où finit le vôtre. » Pour cette réplique aussi insolente qu’impertinente, il fut violemment bâtonné, injustement emprisonné et arbitrairement exilé.

Par un curieux hasard, l’Académie de Dijon lance en 1753 un concours sur le thème suivant : « Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes, et est-elle autorisée par la loi naturelle ? » Rousseau choisit de répondre à cette question pertinente, et participe ainsi pour la deuxième fois à un concours organisé par cette académie. Ce second discours s’inscrit dans la lignée du premier. Il y affirme que la civilisation, à travers une société pernicieuse et vaniteuse, est la source de l’inégalité chez l’homme.

Dans cette même perspective, il condamne la notion de propriété privée qu’il considère comme l’incarnation de l’exploitation et de l’agression, de l’égoïsme et de l’individualisme, de l’arrogance et de la malveillance, de la duperie et de la supercherie : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. »

Selon Rousseau, l’homme primitif, à l’instar de l’animal sauvage vivant en harmonie avec la nature, manifeste certes une forme d’exaltation fébrile et stérile, mais dénuée de toute intention vile ou servile. Cela témoigne de sa bonté originelle, avant que les artifices d’une société cruelle ne viennent corrompre sa condition naturelle. Alors en résidence près de Genève, Voltaire reçoit un exemplaire de ce discours. En le lisant, il perçoit l’auteur comme un gueux impétueux qui dénigre la société et rabaisse les progrès de l’humanité. Néanmoins, il adresse à Rousseau une lettre de remerciements comme le veut l’usage, mais empreinte de son habituel humour caustique : « J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous en remercie… On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage… »

Le fossé entre les deux hommes se creuse davantage à la suite du tremblement de terre de Lisbonne en 1755. Cette terrible tragédie incite Voltaire à composer son Poème sur le désastre de Lisbonne, où il dénonce l’optimisme béat de Leibniz qui croit en un monde avenant régi par un Dieu bienveillant. Rousseau lui réplique en 1756 que ce ne serait pas la providence divine, mais bien la civilisation indigne qui engendre affliction et désolation chez les humains. Plus précisément, il affirme que les catastrophes naturelles seraient bien moins pointues si la société ne favorisait pas l’entassement d’une multitude de personnes dans des espaces exigus.

Dans cette même perspective de critique acerbe de la société, Rousseau publie en 1758 sa fameuse Lettre à d’Alembert sur les spectacles dans laquelle il fustige l’influence sordide et turpide du théâtre sur les mœurs. Voltaire est de plus en plus exaspéré par Rousseau, d’autant plus qu’il voue au théâtre une véritable passion, non seulement en tant qu’auteur, mais aussi en tant qu’amateur, au point d’en avoir fait construire un dans sa propre résidence. Le conflit entre les deux hommes ne cesse alors de s’accentuer au fil du temps. En 1760, Rousseau adresse à Voltaire une lettre pleine d’amertume dans laquelle il énonce la chose suivante : « Je vous hais, enfin, puisque vous l’avez voulu ; mais je vous hais en homme plus digne de vous aimer si vous l’aviez voulu. »

Toujours dans cette logique de remise en question d’une société qu’il juge perverse, Rousseau fait paraître en 1762 un manifeste intitulé Du contrat social, dont la première phrase du premier chapitre résume sa pensée par une formule à la fois tranchante et percutante : « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. » Poursuivant sa pensée provocatrice, il publie la même année Émile ou De l’éducation, une œuvre audacieuse qui prône le développement naturel de l’enfant, de ses premiers pas jusqu’à la maturité. Dès sa parution, le livre est violemment vilipendé par l’Église. Les foudres du Parlement de Paris ne tardent pas à s’abattre sur lui. Devenu un proscrit, il erre de refuge en refuge, cherchant en vain un havre de paix dans un monde devenu de plus en plus hostile à son égard.

Bien qu’il n’ait pas été directement impliqué dans les malheurs de Rousseau, Voltaire a néanmoins contribué à entretenir un climat hostile à son égard, notamment en publiant anonymement, en 1764, une diatribe intitulée Sentiment des citoyens. Dans ce pamphlet, au contenu particulièrement violent et virulent, il accuse Rousseau d’avoir honteusement et délibérément abandonné les enfants nés de son union avec sa compagne, une ancienne servante.

Les derniers instants de ces deux grands représentants du siècle des Lumières sont à l’image de leurs caractères : spectaculaires pour Voltaire et ordinaires pour Rousseau. En 1778, à l’âge de 84 ans, Voltaire est au crépuscule de sa vie. Grandement affaibli par la maladie, il tient à revoir Paris, sa ville natale, pour la dernière fois. Il saisit alors l’occasion de la représentation d’Irène (sa dernière tragédie) à la Comédie-Française pour effectuer son grand retour après un très long exil. À son arrivée dans la capitale, il est accueilli comme un souverain par une foule en liesse qui l’acclame avec allégresse. Quelques mois plus tard, il s’éteint, le 30 mai 1778, dans l’hôtel parisien de son ami, le marquis de Villette.

Quant à Rousseau, durant les dernières années de sa vie, il mène une existence discrète et modeste. Il ne se consacre plus à la réflexion philosophique. Néanmoins, outre sa passion pour la botanique, son obsession majeure reste de se justifier en mettant son âme à nu à travers un genre littéraire nouveau et audacieux pour son temps : l’autobiographie introspective. Il rend l’âme le 2 juillet 1778, à l’âge de 66 ans, dans un modeste pavillon niché au cœur du parc du château d’Ermenonville, propriété du marquis de Girardin, aux abords de Paris. Par une bien étrange coïncidence, sa mort survient juste quelques jours après celle de Voltaire, bien qu’il fût son cadet de dix-huit ans. Il quitte ainsi la terre des hommes dans la solitude et la quiétude d’une nature apaisante, celle-là même qu’il n’a cessé d’exalter et de vénérer tout au long de sa vie.

Finalement, malgré leurs profondes différences et divergences, le « souverain Voltaire » et le « citoyen Rousseau » ont tous deux œuvré avec ardeur et ferveur en faveur de la grandeur de l’homme. Hélas, la société demeure gangrenée par les vices de l’injustice. À la vue du monde d’aujourd’hui, miné par des inégalités flagrantes et des iniquités frappantes, Rousseau et Voltaire doivent se retourner en tandem dans leurs sépultures – lesquelles, ironie suprême, reposent côte à côte au Panthéon de Paris depuis l’avènement de la Révolution française. En somme, bien qu’ils fussent brouillés de leur vivant par l’ignoble destinée, ils seront néanmoins réconciliés dans la mort par la noble postérité.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

En pleine effervescence du siècle des Lumières, deux légendaires écrivains se livrent à un duel épistolaire si extraordinaire qu’il laissera une empreinte spectaculaire dans l’histoire littéraire. D’un côté, il y a le majestueux et somptueux Voltaire, dont l’esprit vif et combatif s’exprime par une plume aussi percutante que flamboyante. De l’autre, il y a le tourmenté et angoissé Jean-Jacques Rousseau, dont l’âme empreinte de passion et de compassion se révèle à travers une prose aussi sublime qu’intime.Ils viennent au monde dans des circonstances bien différentes, incarnant deux destinées aussi énigmatiques qu’emblématiques. Voltaire naît à Paris en 1694 sous le nom de François-Marie Arouet. Issu d’un milieu bourgeois privilégié, il reçoit une éducation brillante au prestigieux collège...
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