Les historiens qui se penchent sur l’histoire glorieuse et aussi mouvementée du Liban se concentrent sur des faits et des idéologies de mobilisation, sans s’intéresser en profondeur à l’histoire des mentalités, là où se génèrent presque tous nos problèmes.
À la source, dans le Liban des 18 communautés, il y a en profondeur un problème mental au cœur des trois grandes minorités sunnite, maronite et aujourd’hui chiite qui, en psychohistoire, n’ont pas réglé le problème de leur position par rapport à l’État et dans le système politique libanais de partage du pouvoir (power sharing). Elles procèdent à des mobilisations généralisées depuis l’accord du Caire du 1969, abrogé par le Parlement, et ses séquelles, puis un accord du Caire revisité du 6/2/2006 et ses désastres.
La relecture approfondie des faits et des archives témoigne des politiques de mobilisation propagées par des politiciens des trois grandes minorités, celle du sunnisme politique, du maronitisme politique et, actuellement, du chiisme politique. Notre analyse ne concerne nullement les membres éminents et fort sages de ces trois communautés.
1. En 1975-1990, une mobilisation idéologique sunnite, renforcée par la présence armée palestinienne, se propose un rééquilibrage du système. Un repentir généralisé et officiel a ensuite été exprimé pour avoir impliqué la glorieuse résistance armée palestinienne dans le bourbier interne libanais. Le président Rafic Hariri est venu consolider la foi généralisée dans le Liban du « quwat al-
tawâzun » (force des équilibres), et non celle des rapports de force (« tawâzun al-qiwa »).
2. Avec un accord du Caire revisité du 6/2/2006, un maronitisme politique d’un autre temps alimente l’idéologie mobilisatrice de la présence chrétienne dans le Liban après le pacte de Taëf, avec des slogans en opposition complète avec toute l’imagination créatrice et salvatrice de personnalités éminentes, dont Rafic Hariri et le Courant du futur, Hussein Husseini et toute la tradition militante de Bachir Gemayel et de la résistance chrétienne libanaise des années 1975-1990.
Les slogans mobilisateurs, sans aucun fondement dans le texte de la Constitution amendée, avec le soutien d’intellectuels et d’académiques sans expérience, sont : notre part, président fort, taille et volume au pouvoir (« rais kawî, hajm, hissatuna »…). Une idéologie d’un manoritisme politique rallie certes des membres d’autres communautés chrétiennes et rallie même des Libanais en général, du fait que toute cette idéologie grégaire de mobilisation se couvre de démangeaisons constitutionnelles, avec le soutien d’intellectuels de toutes communautés et qui se prétendent constitutionnalistes.
Un président prétendu fort accède alors au pouvoir grâce à un accord du Caire revisité du 6/2/2006, avec le soutien d’un chiisme politique émergent. La force débouche sur la suspension de la Constitution, l’exode massif de Libanais, et le désastre généralisé et dans tous les domaines, sous couvert d’un nouveau sloganisme : c’est la faute du système (« al-nizâm ») et « on ne m’a pas laissé ! »
L’alliance d’un maronitisme politique avec un chiisme politique émergent fournit l’illusion à une force armée chiite ou résistance et à une théocratie régionale l’illusion de pouvoir dominer un Liban historiquement indomptable, bourbier et champs de mines pour tous les occupants et aventuriers.
3. Dans le Liban actuel, un chiisme politique poursuit l’aventure meurtrière pour lui-même et le pays. Du Liban arène (« sâha »), on passe au Liban multi-arènes (« sahâte »), dans une conjoncture mondiale sans boussole ni repère.
Toutes les « réalités libanaises » de Béchara el-Khoury et des pères fondateurs, dont Kazem el-Solh, Riad el-Solh, Michel Chiha… sont agressées.
On continue à vouloir les ignorer. Dans le désastre généralisé, un chiisme politique au Liban et régional d’un autre temps pratique l’Étatcide, retour en barbarie, à un pré-
tribalisme. Le pire, au niveau des mentalités, c’est l’accoutumance de Libanais à voir fréquemment un religieux enturbanné déclarer la guerre et la paix, alors que des intellectuels sans expérience poursuivent leurs cogitations sur la suppression du « confessionnalisme », l’État « civil », la « laïcité »…
À l’origine du désastre, ce n’est pas le « nizâm » (système politique), mais des politiques d’hégémonie au cœur de la psyché des trois grandes minorités, de 1969 et jusqu’au désastre actuel et l’accession, enfin, à la présidence de la République d’un « chef d’État » (art. 49) et d’un gouvernement « naturel » et « exécutoire » (« ijrâ’iyya ») et non un mini-Parlement (chap. 4 de la Constitution).
La thérapie profonde est mentale et relève de la psychohistoire. Il faut relire des écrits sur le Liban d’auteurs éminents maronites, sunnites et chiites, submergés et complètement oubliés périodiquement par des idéologues, des sloganistes et des imposteurs.
* * *
Le Liban, libanais et arabe, nécessaire et message, ne sera pacifié qu’au moyen d’une thérapie mentale par les divers processus de socialisation et d’acculturation de l’État, grâce notamment à une mémoire et historiographie scientifique réaliste.
C’est la culture libanaise, et libanisée, de la communauté arménienne qui offre un exemple concret de sagesse et de prudence, au sens d’Aristote. Le grand Khatchig Babikian, au début des années 1975, alors que la communauté arménienne était sollicitée de former une milice, me dit : « Nous ne voulons pas subir un autre exode. » Des Arméniens ont participé à la résistance libanaise nationale, mais avec le couvert de l’État. Les trois grandes minorités libanaises souffraient, à des périodes différentes et successives, et souffrent encore, sauf rares exceptions, de la perception de leur rapport, équilibré ou hégémonique, avec l’État qui transcende, par nature et essence, toutes les allégeances primaires. Il s’agit de problèmes de psychohistoire et d’histoire des mentalités. Une psychohistoire du chiisme politique libanais et arabe pose des problèmes particuliers en ce qui concerne l’acculturation de l’État, problèmes que soulèvent notamment avec pertinence Mohammad Ali Mukalled, Le chiisme politique et les obstacles à l’édification de l’État, Arab Scientific Publishers, www.nwf.com, 2012, 168 p., en arabe).
La sagesse et profonde expérience pour éviter désormais la mécanique psychanalytique de répétition se dégage de la conférence de Kamal Joumblatt au Cénacle libanais, le 10/2/1956 : « Le Liban existe pour être le pays de la raison, de la rationalité, Athènes dans cette région de l’Orient, et laissons à d’autres se distraire ou encourir le rôle de Sparte. Tel n’est pas en fait notre rôle. Nous sommes exténués, au cours de l’histoire, de jouer des rôles impériaux ou de singer Don Quichotte. »
Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel, 2009-2019
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