Rola et Adib Khatib, de Look Forward : The Sara Khatib Cancer and Amputee Association, félicitant le jeune lauréat Abdo el-Hayek. Photo DR
Dans un monde où l’environnement conditionne la réussite ou l’échec, certains individus brillent par leur résilience. C’est le cas de Abdo el-Hayek, aujourd’hui âgé de 24 ans. Le jeune homme, originaire de Zekrit dans le district du Metn et diplômé en pharmacie à l’Université libano-américaine (LAU), s’est vu attribuer le prix d’inspiration Sara Khatib. Une récompense qui, selon les termes du lauréat, « implique une grande responsabilité ».
Le prix d’inspiration Sara Khatib, rappelons-le, est une reconnaissance instaurée en 2015 par Look Forward : The Sara Khatib Cancer and Amputee Association, pour récompenser tout étudiant en pharmacie ayant fait preuve d’une attitude exemplaire, en mémoire de Sara Khatib, jeune étudiante en 4e année de pharmacie à la LAU fauchée à l’âge de 22 ans par le cancer.
À première vue, Abdo el-Hayek est un jeune étudiant dynamique et sociable qui s’est imposé comme l’un des jeunes les plus remarquables de sa promotion. Dès ses premiers pas sur le campus de la LAU, il a su conjuguer avec brio excellence académique et engagement associatif, et ce grâce à une rigueur exemplaire. Membre actif de plusieurs associations estudiantines, il devient délégué de sa classe pour trois ans consécutifs, préside le conseil des étudiants et anime des ateliers de tutorat en microbiologie. Simultanément, il se porte volontaire auprès de Caritas durant quatre ans où il s’applique à enseigner l’anglais aux réfugiés syriens. Son leadership naturel, son sérieux, sa détermination et sa capacité à travailler dur forcent l’admiration de ses pairs tout comme celle de ses professeurs. Son parcours n’a pourtant rien d’un long fleuve tranquille. D’ailleurs, rien dans son attitude ou son comportement ne laissait trahir le poids bien trop lourd qu’il portait sur ses épaules. Derrière sa maturité tranquille, Abdo el-Hayek masquait une réalité douloureuse : la séparation de ses parents.
Face à cette situation, le jeune universitaire a, dès son plus jeune âge, développé tout seul son propre mécanisme de protection et d’adaptation pour gérer la douleur de la séparation, le stress et les émotions difficiles qu’il ressentait.
« Petit, je m’enfermais dans ma chambre pour fuir les disputes entre mes parents et échapper à l’atmosphère pesante qui régnait à la maison », confie-t-il. Très tôt, il a découvert que la difficulté et la douleur sont deux expériences qui peuvent élever très haut à condition de savoir comment les transformer. « C’est à onze ans que j’ai décidé de prendre du recul et de ne jamais laisser ce tumulte familial impacter ma vie, ni me faire perdre mon potentiel. Je me suis juré d’être meilleur que mon père et ma mère. J’aurais pu sombrer, toucher le fond, mais j’ai décidé que je ne serai jamais une victime », poursuit-il sur sa lancée. « J’ai alors pris l’habitude de rentrer dans ma chambre, de m’isoler et de me concentrer sur mes études », ajoute-t-il encore. Avec pour refuge unique : la prière et rien que la prière. « Pendant mes jours les plus sombres, je me suis tourné vers Dieu, et uniquement vers Dieu », assure-t-il.
« C’était extrêmement traumatisant. Au lycée, personne ne soupçonnait ce que je traversais, ni mes professeurs ni mes camarades. Déjà, lorsque je voulais inviter un camarade à dormir chez moi et que ses parents apprenaient que les miens sont divorcés, cela posait problème. J’ai alors appris à ne rien dire, à tout cacher », confie-t-il. Non pas qu’il ait honte, mais il craignait les jugements, les regards de pitié ou pire, la stigmatisation.
Engagé, responsable et tourné vers l’avenir, le jeune homme étudie, prend des emplois à temps partiel et enseigne à des élèves à besoins particuliers pour subvenir à ses propres besoins. Résolu, le jeune homme a accompli ce qui semblait autrefois impossible : recoller les morceaux et rétablir les liens brisés entre ses parents divorcés et ses deux sœurs, séparés par des années de ressentiments, de silence et de blessures non dites.
Quoique ardue et émotionnellement épuisante, cette nouvelle tâche n’a pas détourné le jeune pharmacien en devenir de son objectif : il continuait à aller de l’avant, à assister aux cours, à présenter ses examens et à obtenir d’excellents résultats académiques. Il continuait aussi à enseigner et à mener ses différentes activités extracurriculaires. Et c’est pour son courage sans faille, son esprit positif, son humanisme et sa ténacité qu’il a été sélectionné et primé. « J’ai toujours reçu des prix, mais cette fois-ci c’est différent », explique-t-il. « Car c’est la première fois que je reçois un prix pour quelque chose que les gens ne savent pas, une reconnaissance pour tout ce que j’ai enduré en silence. Pour la première fois, je me sens vu et reconnu pour toutes les batailles que j’ai menées en silence. C’est aussi la première fois que je baisse ma garde, que je laisse aux autres voir au-delà de ce que je les laissais entrevoir », admet-il.
« Je suis extrêmement honoré, bien que ce que j’ai vécu n’est rien à comparer avec ce que Sara Khatib a traversé. Je ressens une grande responsabilité d’autant que le fait d’inspirer les autres n’est pas chose facile », ajoute-t-il.
Inspirer et transmettre
Actuellement aux États-Unis pour poursuivre un doctorat en pharmacie, le jeune homme reconnaît avoir d’abord eu du mal à mettre des mots sur ses maux, à verbaliser et à exprimer ses émotions, ses peurs et ses souffrances. Ce n’est que récemment qu’il a fini par mesurer l’impact de ce qu’il a vécu, reconnaître ses blessures, extérioriser ses pensées et ses émotions, et commencer à les soigner. Son message aux jeunes de son âge : « Accordez toujours le bénéfice du doute aux gens ! » Un appel à la bienveillance et à l’empathie, à regarder au-delà des images falsifiées véhiculées par les réseaux sociaux. « Nous ne savons rien des combats que traversent les gens que nous croisons. Dans ce monde de plus en plus froid, nous devons faire preuve davantage de compassion », conclut-il.



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