Philippe Aractingi, un raconteur d'histoires tout simplement. Photo Imad el-Khoury
Il a beau être un homme d’images, Philippe Aractingi, figure incontournable du cinéma libanais, pratique aussi assidûment l’oralité. Par besoin de s’exprimer, de raconter des histoires… D’enfance, de guerre, d’exil, d’identités multiples et de résilience. Des histoires de mémoire collective et des récits intimes qu’il n’hésite pas à puiser dans son propre vécu. Des histoires que ce Franco-Libanais raconte tous les soirs, du 30 septembre au 12 octobre, dans Sar wa’et el-haki (Parlons, il est temps), son seul en scène, qu’il présente à nouveau sur les planches du théâtre Monnot, après une tournée en France, en Allemagne et en Tunisie. Rencontre.
Philippe Aractingi, jusqu’à cette dernière année, on vous connaissait en tant que cinéaste. Comment doit-on vous présenter aujourd’hui ?
Je suis cinéaste, producteur, scénariste et photographe. Et je le reste, même si en ce moment je m’exprime aussi sur les planches. En fait, je suis un raconteur d’histoires. Que ce soit avec des photos, des films, des documentaires ou au théâtre.
Qu’un réalisateur délaisse la caméra pour monter sur les planches est une situation plutôt inédite. Quelle en a été « l’étincelle » ?
Plusieurs facteurs. D’abord, le sentiment de frustration généré par l’envie de raconter des histoires sans avoir les moyens de les financer (au cinéma) à cause des multiples crises que nous avons traversées. Ensuite ce besoin constant que j’ai de m’exprimer, et que Lina Abyad a détecté chez moi. C’est elle qui m’a poussé à « faire sortir mes histoires » sur scène, avec Josyane Boulos qui, elle aussi, m’a beaucoup encouragé à monter sur les planches. Il y a aussi le fait que j’aime diversifier les styles et les formes artistiques et, qu’à ce titre, j’avais envie d’expérimenter un retour à l’oralité, ce premier mode d’expression artistique, à partir duquel tout a commencé.
Vous montrez sur scène un talent certain de conteur, d’imitateur, sinon de comédien. En regardant dans le rétroviseur, vous arrive-t-il de penser que vous auriez préféré être à l’image plutôt que derrière une caméra ?
Je n’ai jamais eu ce genre de pensées, n’étant pas du tout du genre à regretter ou à comparer…

Dans « Sar wa’et el-haki » (Parlons, il est temps), votre seul en scène, vous racontez essentiellement votre vie, l’irruption de la guerre dans votre enfance, son impact sur votre adolescence et les traumatismes qu’elle y a laissés. Après « Héritages », le film dans lequel vous narriez les tribulations de votre lignée familiale, n’avez-vous pas peur d’être taxé d’égocentrisme ?
Aucun spectateur ne m’a jamais dit que j’étais égocentrique ! D’autant qu’à travers mes histoires, qui explorent les thématiques de l’identité, de l’expression personnelle, de la guerre et de la résilience, je ne cherche qu’à toucher à l’universel. En réveillant l’émotion chez l’autre.
Il est vrai que j’ai signé deux œuvres autobiographiques, mais j’ai réalisé aussi trois longs-métrages non autobiographiques et soixante-dix documentaires. Quand on s’intéresse, entre autres, aux girafes au point d’aller les filmer, ça démontre que l’on n’est pas que autocentré, enfin je l’espère.
Par ailleurs, j’ai présenté ma pièce, traduite en français, en France, ainsi qu’au Festival de Carthage et à Hanovre au Festival du théâtre arabe, devant des publics différents. Quand vous voyez des Français ou des Allemands qui se lèvent pour applaudir, avec souvent la larme à l’œil, vous vous dites que si mes histoires les touchent autant c’est qu’elles rejoignent quelque part leurs préoccupations et leurs ressentis.
Et puis dans cette pièce je ne parle que de mes défaites, pas de mes succès. Je me moque de moi-même, je me tourne en dérision. Alors peut-être que je suis nombriliste, mais je serais alors un nombriliste de la défaite.

« J’ai un côté voyeur et la caméra aide », glissez-vous entre deux confessions dans « Parlons, il est temps ». Est-ce la raison pour laquelle vous faites du cinéma ?
C’est l’une des raisons (sourire). Mais ce serait réducteur de dire que c’est la raison essentielle. Je fais du cinéma, parce que c’est le septième art, et qu’il réunit tous les arts dans une même œuvre : la musique, les images, les dialogues, les sons et les jeux des acteurs.
Vous vous êtes dirigé vers la réalisation « pour oublier la guerre et son lot de misère », confiez-vous aussi sur scène. Votre cinéma en est pourtant imprégné. Qu’il s’agisse des événements de 1975 évoqués de manière détournée dans « Bosta » ou de la guerre de 2006 filmée à chaud dans « Sous les bombes », il semblerait que la guerre finit toujours par vous rattraper…
Pour être précis, dans ma pièce je dis que « je rêvais » de faire du cinéma pour oublier la guerre. Sauf qu’en effet, je me suis rendu compte que j’avais beau essayer de m’en éloigner, elle revenait toujours vers moi ! En fait, j’avais une aspiration à faire rêver les autres que je n’ai pas vraiment pu atteindre, ou peut-être qu’en partie, parce que la réalité, notre réalité dans ce pays, est hélas plus puissante que la fiction.
Il paraît que vous vous destiniez au reportage de guerre avant de bifurquer vers le documentaire, puis le cinéma ?
Oui et non. C’est-à-dire que j’ai toujours rêvé de faire du cinéma. Depuis l’âge de 14 ou 15 ans, l’idée était là comme un appel. Cela dit, j’ai commencé par la photo de guerre, parce que, comme je vous l’ai dit plus haut, cette réalité-là était la plus forte. Elle m’a kidnappé en quelque sorte. Je sortais pour filmer et elle s’interceptait dans mon désir de fiction.
Aujourd’hui, vous tournez des documentaires entre deux films de fiction, ou est-ce plutôt le contraire ? En d’autres termes, lequel de ces genres cinématographiques vous correspond le mieux ?
Cela revient à s’interroger si l’on vit au Liban entre deux périodes de paix ou entre deux périodes de guerre. Je dirais que mon aspiration essentielle est d’aller vers la fiction. J’ai beaucoup de projets, mais hélas pas assez de moyens à disposition pour les réaliser. Donc, je me tourne vers le documentaire qui offre, à mon sens, un voyage particulier. Car, ce qui m’intéresse finalement dans la réalisation, c’est de voyager et faire voyager les autres. D’ailleurs, s’il y a un point commun à tous mes films – qui ne se ressemblent pas –, c’est le voyage intérieur et extérieur qu’ils déroulent. Dans Bosta, c’est une tournée dans un bus à travers le Liban ; dans Sous les bombes, c’est une traversée du Sud postbombardements en voiture ; dans Héritages, c’est les déplacements de ma famille. Et même ma pièce est un voyage intérieur du temps de l’enfance à celui de l’adolescence, puis à l’âge adulte, avec ce qu’il englobe de conscience de la mort, de la haine et des défaites de la vie.
En effet, vous parlez beaucoup de déplacements dans votre pièce. « Nous sommes le peuple de la valise », désignez-vous d’ailleurs les Libanais dans votre one-man-show. Qu’en est-il de vous ? Pensez-vous un jour poser définitivement vos valises au Liban ?
J’ai vécu 16 ans en France et tout le reste de ma vie au Liban, où j’ai mes racines. Cependant le mot « khalass» (c’est fini) ou le terme « définitif » n’existent pas dans mon lexique. Je suis probablement un voyageur dans l’âme. J’aime la France, sa culture, sa langue qui fait partie de mon identité et qui m’a beaucoup apporté. Mais c’est clair que si je devais être enterré quelque part, je préférerais que ce soit ici (au Liban, NDLR).
Quel est l’objet dont vous ne vous séparez jamais et que vous emportez partout avec vous ?
Ma caméra.
Deux de vos films sont arrivés aux Oscars, pour représenter le Liban. « Bosta » en 2006 (un premier long-métrage sous forme de musical centré autour d’un bus, symbole même du déclenchement de la guerre de 1975, NDLR). Et « Sous les bombes » en 2008 (un film à la croisée du documentaire et du drame intimiste, dont certaines séquences ont été filmées aux premiers jours des bombardements israéliens de juillet 2006). Lequel de ces deux opus êtes-vous le plus fier d’avoir signé ?
Là aussi, c’est un peu comme si vous demandiez à un parent lequel il préfère de ses enfants. Même si Bosta a ouvert la porte au cinéma libanais d’après-guerre, il est clair que l’écriture scénaristique de Sous les bombes est beaucoup mieux maîtrisée. L’idée de faire ce film a germé en moi le 15 juillet, trois jours après que la guerre a éclaté le 12 juillet. Les 16 et 17 juillet, j’ai été solliciter les acteurs Georges Khabbaz et Nada Abou Farhat. Et, à peine trois jours après la fin de la guerre, on s’est lancé dans dix jours d’improvisation, sans véritable scénario. Ce long-métrage, que j’ai filmé dans des décors réels, avec des gens réels, mis à part les deux acteurs, qui interprétaient leurs propres personnages, a eu le mérite de raconter au monde ce qu’on vivait. Il a d’ailleurs été projeté dans 40 festivals et récolté 23 prix.
Il s’est trouvé cependant, comme toujours, de mauvaises langues pour dire que j’ai profité de la guerre pour faire une fiction. Ces gens-là, je les invite à venir dans mes bureaux vérifier les contrats que j’ai fait signer à tous ceux qui ont joué dans ce film et que j’ai rémunéré.
Avez-vous également documenté l’explosion du port et les frappes israéliennes de l’été dernier ?
J’ai commencé à filmer l’explosion du port, dans l’optique de réaliser un documentaire, mais j’ai abandonné en cours de route, en me rendant compte que je n’avais plus la force morale de témoigner pour la énième fois de la destruction de Beyrouth. Quant à la guerre de l’été 2024, j’étais en France où je présentais mon spectacle au théâtre Essaïon à Paris. J’avoue que c’était assez éprouvant pour moi de jouer alors que mon pays était sous les bombardements.

Vous répétez avoir connu 5 Beyrouth différentes. Cette ville que vous avez commencé à photographier dès l’âge de 16 ou 17 ans « par peur qu’elle ne disparaisse », dites-vous. Qu’attendez-vous pour lui consacrer un film ? Qu’elle en soit à sa sixième mutation ?
Je l’ai déjà fait avec Beyrouth de pierre et de mémoire, un documentaire sur l’archéologie de la capitale accompagné de poèmes de Nadia Tuéni que l’on peut retrouver sur ma page YouTube. Je l’ai filmé juste après la guerre en 1991, avant le début de la reconstruction, cette période qui est pour moi celle de la destruction de l’âme de cette ville.
Et puis, j’ai aussi rendu hommage à Beyrouth dans Listen, mon dernier long-métrage qui parle d’un homme qui envoie des sons à sa dulcinée pour qu’elle se réveille de son coma. Une situation qui évoque beaucoup la situation de la capitale libanaise.
Vous avez confié dans un précédent entretien que « Bosta », l’un de vos plus gros succès avec 140 000 entrées en salle, avait été refusé 22 fois par divers producteurs avant que vous ne décidiez de le produire vous-même. Y a-t-il d’autres scénarios refusés par les producteurs que vous vous êtes juré de réaliser un jour ?
J’ai écrit un scénario sur le pardon, une histoire qui me tient à cœur axée autour du principe de la réconciliation et qui se déroule entre l’Irlande du Nord et le Liban. Malgré l’intérêt manifesté par cinq producteurs français et allemands, on n’a pas pu le monter. Ce film manqué me reste en travers de la gorge, comme une grosse déception. Il se peut que je l’adapte en pièce de théâtre un jour.
Le cinéma sert à faire passer des messages ? Quels sont les vôtres ?
Je ne suis pas un militant, un cinéaste de messages. Mais de voyages intérieurs. Je n’ai d’autre ambition que d’éveiller chez mes spectateurs des cheminements intimes.
Dans la peau de qui auriez-vous aimé vous glisser Philippe Aractingi ?
Dans celle de Charlie Chaplin ou, encore plus, dans celle de Federico Fellini, le magnifique.
Vous aviez rencontré, en 2008, Robert Redford, récemment disparu, au Festival du film de Sundance – lorsque votre film « Sous les bombes » avait été nommé au Grand Prix du Festival de cinéma de Sundance dont il était le fondateur –, qu’est-ce qui vous a le plus marqué chez lui ?
C’est vrai que Robert Redford a été pour moi une rencontre marquante. Ce qui m’a particulièrement impressionné chez ce grand acteur, c’est qu’en dépit du fait qu’il venait d’Hollywood – et de son système qui ne prêche pas à proprement parler la liberté d’expression – il soit devenu un tel défenseur du cinéma indépendant.
Quels sont les acteurs et ou actrices que vous rêveriez d’avoir dans l’un de vos films ?
Tant qu’à rêver, je prendrais bien Cate Blanchett et Leonardo DiCaprio. Salma Hayek aussi, que j’ai rencontrée d’ailleurs, et qui est une bonne actrice.
Quel est votre principal trait de caractère ?
La versatilité. Dans le sens où je suis quelqu’un qui bouge, qui change, qui aime innover dans sa créativité, passer d’une chose à une autre. Je n’aime pas la répétition. D’ailleurs, j’ai réalisé quatre films sans qu’aucun ne ressemble à l’autre, ce qui a fait dire au critique Émile Chahine qu’on pourrait croire qu’ils ont été tournés par quatre réalisateurs différents. En fait, je dirais que je suis surtout dans une quête permanente.
Justement quelle serait votre devise dans la vie ?
Je n’en ai pas vraiment, sinon aimer la vie !
Le cinéma au Liban semble se faire devancer ces dernières années au profit du spectacle vivant. Paradoxalement, à l’ère de l’image et des réseaux sociaux, il semblerait que « Le temps de la parole soit venu », ou revenu. Quelle en est la raison à votre avis ?
Il y a un enchevêtrement de facteurs : d’abord le cinéma nécessite beaucoup plus de moyens que le théâtre, ensuite avec l’avancée des plateformes, notamment Netflix, et encore plus depuis le confinement dû au Covid, la fréquentation des salles a beaucoup reculé. Cependant, le besoin de raconter des histoires étant toujours là, couplé à l’envi des gens de se retrouver, d’échanger, de partager autour d’un spectacle vivant après une longue période d’isolement, qui a fait que le théâtre a pris la relève. Et l’a emporté sur le cinéma.
Que peut faire la Fondation Liban Cinéma (FLC), dont vous êtes l’un des cofondateurs, pour y remédier ?
Je pense que l’axe principal est d’essayer de trouver encore plus de moyens de financements pour aider à développer le cinéma indépendant au Liban. Ce n’est pas une chose aisée. L’Occident veut voir des histoires qui ressemblent aux nouvelles véhiculées par les journaux télévisés. Et malheureusement, les producteurs internationaux n’arrivent pas à comprendre qu’on peut avoir une autre vie, que notre cinéma peut aborder d’autres sujets.
Sur quel projet travaillez-vous en ce moment ? S’agira-t-il d’un film ou d’une pièce ?
Un film, je l’espère. Je cherche les moyens de financement d’un long-métrage sur lequel je travaille depuis cinq ans et dont le thème central est les femmes… Il s’agira d’une histoire de femmes libanaises sur cinq générations. J’espère qu’elles apprécieront (rires).




bravo
23 h 48, le 04 octobre 2025