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Culture - Entretien

Valéry Freland : Notre force à Aliph réside dans le fait que nous dépolitisons le patrimoine

En tournée en Syrie et au Liban, le directeur exécutif de la fondation est revenu pour « L’Orient-le Jour » sur les actions de l’institution qu’il dirige et les enjeux de la sauvegarde d’un patrimoine à la forte valeur symbolique dans cette région.

Valéry Freland : Notre force à Aliph réside dans le fait que nous dépolitisons le patrimoine

Valery Freland en compagnie du guide de Palmyre, qui refait le premier tour touristique du site depuis 14 ans. Photo Hasan Aljany/Avec l'aimable autorisation d'Aliph

Pour commencer, peut-on revenir rapidement sur les raisons qui ont conduit à la création de l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine culturel en danger (Aliph) en 2017 ?

Aliph a été créée en 2017 à Genève – deux ans après la destruction de la cité de Palmyre – à l’initiative de la France et des Émirats arabes unis, et avec le soutien notamment de l’Arabie Saoudite, suite à une grande conférence qui s’est tenue à Abou Dhabi en décembre 2016. Plusieurs rapports en sont sortis, notamment celui de Jean-Luc Martinez, ancien président du Louvre, qui recommandait la création d’une nouvelle institution internationale, d’un nouvel instrument financier international, capable d’intervenir rapidement et concrètement sur le terrain pour protéger le patrimoine dans les zones en conflit. 

Après sept ans d’action concrète, Aliph a aujourd’hui à son actif 550 projets dans 55 pays. La fondation intervient en soutien à la protection préventive pour atténuer les risques de destruction, à des mesures d’urgence pour assurer la sécurité du patrimoine, ou encore à des actions post-conflit afin que les populations puissent à nouveau jouir de leur patrimoine culturel.

Valéry Freland directeur exécutif d'Aliph  « Le Liban est pour nous une priorité absolue. » Photo Thomas Raguet.
Valéry Freland directeur exécutif d'Aliph « Le Liban est pour nous une priorité absolue. » Photo Thomas Raguet.

Dans quelle mesure la rapidité de vos interventions dans les zones de conflit constitue-t-elle la principale force de votre fondation ?

Notre agilité est en effet notre principal atout. Nous avons été agiles après l’explosion dans le port de Beyrouth, après le déclenchement de la guerre en Ukraine, nous sommes quasiment les seuls à pouvoir travailler avec des ONG locales à Gaza… Nous sommes aussi présents au Soudan, même si c’est très compliqué. Et cette réactivité dont nous faisons preuve est due à trois facteurs : d’une part, nous n’avons pas besoin d’aller chercher les financements nécessaires pour agir, nous les avons déjà ; d’autre part, étant une petite structure d’une vingtaine de personnes, nous avons des circuits de décision extrêmement courts ; et enfin, nous avons développé un important réseau de partenaires locaux qui nous permet d’être très vite sur le terrain.

Vous rentrez d’une nouvelle mission en Syrie, où vous vous étiez déjà rendu il y a trois mois. Quels constats établissez-vous sur l’état du patrimoine dans les régions que vous avez visitées, notamment Palmyre et Alep ? Et quels sont les projets que vous y poursuivez ?

J’ai été particulièrement frappé par l’état de destruction du patrimoine urbain à Alep, Damas ou Homs. Ce qui est terrible, c’est le patrimoine abandonné par les gens qui ont dû fuir en masse la guerre et le terrorisme, ce qui donne des entrées de ville où des bâtiments entiers sont complètement vides. Mais nous étions déjà présents en Syrie avant les derniers événements, à Raqqa notamment, où nous avons restauré le musée avec des partenaires locaux et internationaux. Nous étions aussi intervenus à Alep en 2023 avec l’Aga Khan pour la restauration de la citadelle endommagée par le tremblement de terre. Cette fois-ci, à la demande des autorités syriennes, nous avons décidé de travailler à la réhabilitation du musée de Palmyre et de ses artefacts, actuellement entreposés au musée de Damas, notamment avec l’Institut national du patrimoine et d’autres, et peut-être aussi sur la restauration de trois ou quatre monuments du site de Palmyre. Nous sommes aussi en train d’identifier des lieux à réhabiliter : des maisons historiques, des monuments, des églises et des mosquées. Par ailleurs, sur la côte, nos partenaires sont déjà en activité au krak des Chevaliers. Et nous sommes prêts à travailler à la formation de professionnels du patrimoine, mais aussi d’artisans, la valorisation de leur savoir-faire nous apparaissant comme une dimension essentielle, qui peut contribuer significativement à la relance de l’économie en Syrie. 

Justement, comment Aliph choisit-elle ses projets à financer ou à soutenir dans des pays comme la Syrie et le Liban, où le patrimoine a non seulement été largement touché par les conflits, mais reste toujours menacé ?

L’organisation dispose généralement de deux approches pour soutenir des initiatives. D’une part, elle lance des appels à projets, sélectionnant ensuite les propositions reçues. D’autre part, elle reçoit des mesures d’urgence qu’elle décide de soutenir ou non. Par exemple, en juillet dernier, le conseil d’Aliph a pris la décision d’engager immédiatement 2 millions de dollars pour l’année en cours, et au total 5 millions sur deux ans, afin de soutenir une série de projets en Syrie, en concertation avec la Direction générale des antiquités et des musées syrienne, avec laquelle nous travaillons très efficacement.

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Et pour le Liban ?

Le Liban est pour nous – et pour moi aussi à titre personnel – une priorité absolue. Depuis l’explosion au port de Beyrouth en août 2020, nous y menons une coopération exemplaire à la fois avec sa très dynamique société civile – capable de porter elle-même des projets – et la Direction générale des antiquités (DGA) tout aussi dynamique et qui a une haute conscience de ses responsabilités. Grâce à ces partenariats, nous avons été en mesure de soutenir de nombreuses initiatives en faveur du Liban, où notre engagement se chiffre, à ce jour, à 5,3 millions de dollars.

Outre le soutien que nous avons apporté post-2020 à la restauration de musées, bibliothèques, écoles et maisons patrimoniales impactés par l’explosion du 4-Août, nous avons agi durant les bombardements de 2024. En établissant, avec Biladi et la DGA, une mesure d’urgence de protection du musée national, du musée Sursock et du musée archéologique de l’AUB dans la capitale et en aidant la DGA à restaurer des maisons qu’elle possède dans différents sites, notamment à Byblos, pour accueillir des fonctionnaires fuyant les bombardements au Sud.

Par ailleurs, nous allons inaugurer à Baalbeck la deuxième phase d’un projet de stabilisation de bâtiments historiques endommagés par la guerre de l’été dernier. Un premier chantier est achevé ; il va être suivi d’un second dédié à la stabilisation d’autres maisons anciennes, notamment l’hôtel Palmyra, projet que nous mènerons en partenariat avec Lost, une ONG locale.

Parmi nos autres projets en cours, nous avons la restauration de la citadelle du fort Saint-Gilles et celle du Hammam al-Nouri à Tripoli, avec de nombreux partenaires locaux et internationaux, comme IECD et la fondation Kofi Annan.

Nous avons également débloqué la semaine dernière une enveloppe de 50 000 dollars pour soutenir la restauration du château d’eau de la Foire de Tripoli, un projet important sur le plan symbolique. Cette tour réalisée par Oscar Niemeyer, l’un des plus grands architectes au monde, a besoin d’une intervention d’urgence que nous mènerons avec des acteurs locaux.

Et nous ne nous arrêterons pas là. Je viens d’évoquer plusieurs idées avec le ministre de la Culture Ghassan Salamé. Nous allons voir comment être encore plus présents à Tripoli et dans la vallée de Qadicha. Plus présents aussi dans le Sud, où nous avons financé une étude pour voir dans quelle mesure nous pouvons restaurer des monuments, des églises, des mausolées détruits au cours de la guerre de l’été dernier.

Vous avez annoncé que le mythique hôtel Palmyra de Baalbeck, jadis relais de Feyrouz, Nina Simone et Jean Cocteau, sera restauré dans une nouvelle phase de vos actions. Quelle est la portée stratégique de cette restauration pour Aliph ?

À Aliph, nous avons l’obsession d’être utiles. Cette utilité peut se manifester de plusieurs façons. D’abord et avant tout, en réhabilitant un patrimoine capable de générer rapidement un impact social et économique significatif. C’est le cas des chantiers de stabilisation des maisons à Beyrouth après l’explosion, ou encore des initiatives que nous menons à Tripoli, qui peuvent encourager le développement économique et touristique. Par ailleurs, nous tenons également à la protection d’un patrimoine symbolique, qui établit un lien entre un passé et des aspirations nouvelles. À cet égard, l’hôtel Palmyra à Baalbeck représente un puissant symbole.

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Dans de précédents projets, comme la réhabilitation des quartiers impactés par l’explosion au port ou encore la sauvegarde des archives de Télé-Liban, Aliph est intervenue en collaboration avec l’Unesco et les ministères libanais de tutelle. Agissez-vous toujours en partenariat avec l’agence onusienne ?

Nous avons une relation étroite avec l’Unesco, qui est membre de la gouvernance d’Aliph et dont nous finançons souvent des projets dans le monde. Ayant un objectif commun, qui est la protection du patrimoine en urgence ou sur la durée, chaque fois qu’il y a matière à travailler ensemble, nous le faisons. Fréquemment d’ailleurs de manière complémentaire. L’Unesco s’est engagée par exemple à prendre en charge la réhabilitation de l’ancienne gare ferroviaire de Mar Mikhaël (en collaboration avec l’Italie, NDLR). Pour notre part, nous en avions financé le chantier de stabilisation juste après l’explosion au port.

Quel rôle joue la Direction générale des antiquités dans vos projets au Liban ?

Nos réalisations à Beyrouth n’auraient pas été possibles sans un partenariat avec la Direction générale des antiquités plus qu’efficace : humain et amical. Pour moi, la grande chance de Beyrouth après l’explosion, c’est d’avoir eu une société civile réactive et une Direction générale des antiquités qui est la meilleure que je connaisse. Et je ne le dis pas parce que je suis ici, mais parce que la qualité du partenariat a été exceptionnelle.

Vous avez rencontré le ministre de la Culture Ghassan Salamé. Quels ont été les principaux sujets abordés et quelles perspectives de collaboration ont été discutées ?

Nous avons eu une discussion très chaleureuse et très productive. J’ai eu l’impression que nous étions totalement en phase. Il a des priorités, Tripoli notamment, et nous sommes là pour l’aider à les mettre en place.

Vous avez signalé qu’Aliph agit également à Gaza. Comment intervient-on dans des situations de conflit aussi intenses ?

Nous avons été en mesure d’intervenir partout où il y avait des besoins parce que, conformément à l’esprit de Genève, nous avons une approche pragmatique et neutre. La force d’Aliph réside dans le fait que nous dépolitisons le patrimoine – qui est un instrument très politique – pour pouvoir aller partout. Grâce à des ONG et des institutions de Cisjordanie qui ont leurs contacts à Gaza, nous avons ainsi pu aider à l’évacuation et à la mise à l’abri de collections muséales et privées (deux collections ont été sauvegardées et cinq autres sont en cours). Nous avons également collaboré avec des acteurs locaux pour documenter des sites endommagés dans l’objectif de leur stabilisation ultérieure, à l’instar de la mosquée al-Omar et du palais du Pacha. Et nous œuvrons à la formation d’acteurs locaux aux interventions d’urgence dans la protection de leur patrimoine.

Une vue du site de Palmyre en Syrie en septembre 2025. Photo fournie par Aliph
Une vue du site de Palmyre en Syrie en septembre 2025. Photo fournie par Aliph

Dans un contexte mondial instable, marqué par des crises récurrentes et un élargissement des zones de conflit, quel message souhaitez-vous transmettre sur l’importance de la protection du patrimoine culturel ?

Il m’arrive souvent d’être interrogé sur la priorité du patrimoine par rapport à d’autres enjeux. Ma réponse est toujours la suivante : imaginez-vous vivre sans le patrimoine qui vous entoure ! Celui-ci est essentiel, car il est intimement lié à notre identité et à notre âme. Je peux vous affirmer qu’au cours de mes déplacements à travers les sites touchés par des destructions et des réhabilitations, j’ai été témoin à la fois de larmes de tristesse, mais aussi de joie.

Aliph a été fondée il y a sept ans en réponse aux destructions de Daech. Aujourd’hui, nous devons faire face à une multitude de conflits qui se propagent à travers le monde. Il est donc impératif de continuer à agir. D’ailleurs, pour notre dixième anniversaire, prévu entre fin 2026 et début 2027 à Abou Dhabi, nous préparons une grande conférence internationale. Cet événement visera à mobiliser la communauté internationale et à consolider les soutiens d’Aliph pour répondre à un défi patrimonial de plus en plus pressant.

Pour commencer, peut-on revenir rapidement sur les raisons qui ont conduit à la création de l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine culturel en danger (Aliph) en 2017 ? Aliph a été créée en 2017 à Genève – deux ans après la destruction de la cité de Palmyre – à l’initiative de la France et des Émirats arabes unis, et avec le soutien notamment de l’Arabie Saoudite, suite à une grande conférence qui s’est tenue à Abou Dhabi en décembre 2016. Plusieurs rapports en sont sortis, notamment celui de Jean-Luc Martinez, ancien président du Louvre, qui recommandait la création d’une nouvelle institution internationale, d’un nouvel instrument financier international, capable d’intervenir rapidement et concrètement sur le terrain pour protéger le patrimoine dans les zones en...
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