Le patriarche maronite, Béchara Raï, dans le village frontalier chrétien de Debel au Liban-Sud, le 10 août 2025. Photo tirée de la page Facebook de Bkerké
Une interview d’une demi-heure du patriarche maronite, Béchara Raï, à la chaîne saoudienne al-Arabiya a suffi pour électriser (une nouvelle fois) l’atmosphère entre le Hezbollah et le chef de l’Église maronite. Depuis mardi soir, le prélat fait l’objet d’une campagne de diffamation menée sur les réseaux sociaux de la part de partisans de la milice pro-iranienne. Certains d’entre eux n’ont pas manqué d’accuser Mgr Raï d’être « le patriarche des agents (à la solde d’Israël) ». La base populaire du Hezbollah réagissait aux propos particulièrement virulents du patriarche à l’égard du Hezbollah, qu’il a accusé d’avoir « vidé la résistance de son sens », estimant que les chiites sont excédés par l’arsenal du parti qui doit « penser à sa libanité ».
Sur le fond, le patriarche maronite a réitéré ses positions traditionnelles au sujet des armes du parti chiite. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que ses propos suscitent l’ire du public du Hezbollah. Sauf que cette fois-ci, le timing et la violence de la charge semble avoir remis le feu aux poudres. Les critiques de Mgr Raï interviennent en effet dans un contexte de polarisation accrue autour du désarmement du Hezbollah. La campagne contre le prélat a ainsi pris une coloration confessionnelle, suscitant une cascade de réactions chez les chrétiens, très remontés contre la milice chiite.
C’est le mufti jaafarite Ahmad Kabalan qui a donné le coup d’envoi à cette campagne. Il était en effet le premier à réagir à l’interview du patriarche juste après sa diffusion. « Aucune force sur terre ne peut enlever au Hezbollah son arsenal car ces armes et celles du mouvement Amal sont les armes de Dieu », a lancé le dignitaire, dans un communiqué, soulignant que le Hezbollah « n'a pas été vaincu et ne sera jamais vaincu », en référence à la récente guerre de la milice chiite contre Israël.
Poursuivant sur sa lancée, le cheikh Kabalan a déclaré que « le monopole des armes aux mains de l'État est mort-né tout comme la proposition américaine (dont les objectifs ont été approuvés lors du Conseil des ministres du 7 août, NDLR) qui ne fait qu'exposer le Liban et son peuple alors que l'État, faible, ne fait que compter les frappes israéliennes », a-t-il encore dit. Et d'ajouter que le Hezbollah « ne permettra pas au sionisme de réoccuper le Liban » car « la communauté chiite en a assez de la capitulation, de la trahison et des faux témoignages ». Et de lancer : « Celui qui veut Israël peut y aller »...
« Le patriarche peut supporter »…
À travers cette prise de position, le mufti jaafarite se fait l’écho du Hezbollah, dont il est connu pour être le porte-parole officieux. Car officiellement, le parti de Naïm Kassem dit ne pas vouloir polémiquer ouvertement avec le chef de l’Église maronite. « Mais il y a certains hommes de religion qui se sont exprimés au même titre que plusieurs de nos partisans blessés par ces propos », reconnaît Mohammad Khansa, responsable des relations du Hezb avec les instances et partis chrétiens. « Le patriarche peut supporter la campagne contre lui comme nous supportons les insultes depuis des mois », lance-t-il avant de poursuivre : « Nous aurions préféré que celui qui nous avait conseillé la neutralité soit resté neutre. » Il fait référence à la bataille longtemps menée par le patriarche maronite pour consacrer la neutralité du Liban par rapport aux conflits régionaux.
En face, le patriarcat maronite ne souhaite pas, non plus, commenter officiellement cette affaire. « D’autant plus que nous sommes habitués à ce genre de campagnes et de réactions virulentes à chaque fois que le patriarche exprime des positions allant dans le sens des intérêts du pays », commente pour L’Orient-Le Jour Walid Ghayad, porte-parole de Bkerké. Il tient à préciser que les relations entre Mgr Raï et le Hezbollah « n’étaient pas brisées » avant la diffusion de l’interview. « Nous comptons sur les leaders sages de toutes les communautés pour mettre fin à ces querelles », ajoute M. Ghayad. Mais le parti pro-iranien ne semble pas l’entendre de cette oreille. « Nous ne pouvons pas contrôler les réactions d’internautes face à ceux qui s’expriment au nom de la communauté chiite et disent que celle-ci n’est plus favorable à la résistance », lance Mohammad Khansa, comme pour faire comprendre que la campagne contre le prélat ne prendra pas fin dans un avenir proche.
Levée de boucliers chrétienne
Dans ce contexte tendu, nombre de figures politiques et instances chrétiennes sont montées au créneau pour dénoncer « les atteintes » au patriarche. Si le Centre catholique de l’information (proche de Bkerké) s’est indigné d’une « campagne empoisonnée contre Mgr Raï », les partis chrétiens majoritaires placent la querelle dans son contexte politique. « Depuis que le gouvernement a pris la décision historique de restaurer le monopole des armes, le Hezbollah ne voit plus rien et s’acharne contre tous ceux qui se montrent favorables à la nouvelle orientation officielle », dit le porte-parole des FL, Charles Jabbour, affirmant que le Hezb « a perdu aujourd’hui toute crédibilité et veut jouer la seule carte dont il dispose encore pour préserver son arsenal ».
Même son de cloche du côté de Michel Moawad, député connu pour son hostilité au parti pro-iranien. « C’est une campagne que mène un Hezbollah affaibli qui ne veut pas répondre aux appels à respecter le cessez-le-feu approuvé par le cabinet Mikati, ni même la 1701 (2006) et l’accord de Taëf (1989) qui stipulent le désarmement du parti », dit-il, voyant entre les lignes de cette campagne une volonté de mettre en échec les efforts de Joseph Aoun et Nawaf Salam. Même les grosses pointures du Courant patriotique libre, allié du Hezbollah entre 2006 et 2025, ont pris fait et cause pour le patriarche. Tel est le cas du vice-président du parti pour les affaires extérieures, Nagi Hayek, réputé pour ses positions critiques à l’égard de la formation chiite. « Non aux armes soumises aux ordres », a-t-il écrit sur X.
Cette levée de boucliers chrétienne contre le parti chiite fait craindre un dérapage dans la rue, comme avait menacé Naïm Kassem lui-même vendredi dernier. « Ils se sont mis à dos les chrétiens mais aussi les sunnites et les druzes. Mais ils n’ont plus les moyens de faire un 7-Mai (en allusion au coup de force de mai 2009, NDLR), parce que le pays vit aujourd’hui sous un État fort », estime toutefois une figure anti-Hezbollah.




Un rappel a Kabalan, la parole du Christ en laquelle vous prétendez croire : « Tout royaume divisé contre lui-même sera dévasté, et toute ville ou maison divisée contre elle-même ne subsistera pas ». Pour nous, vous êtes des suppôts de l’Iran et vous plaçons dans le même sac que tous les peuples ou pays ayant tenté de détruire le Liban directement ou indirectement. Vous êtes donc tous de la même famille diabolique et vous vous battez entre vous d’où votre perte et notre salut. Si vous croyez vraiment en Dieu, vous ne devriez pas penser qu’il ait besoin de merdeux en claquettes pour ce faire.
11 h 19, le 22 août 2025