Le « jardin des ancêtres » aborde un espace intérieur, un patrimoine et un héritage psychique, façonnés par nos origines, nos traditions, notre culture, nos valeurs ainsi que ce qui est transmis d’une génération à une autre, constituant l’essence même de notre identité. C’est un lieu chargé d’émotions, de souvenirs, de mémoire et d’histoire collective, où ont vécu et qu’ont parcouru nos ancêtres en laissant des traces invisibles qui pourraient marquer profondément notre psyché.
Ce jardin symbolique constitue notre identité collective. Il permet à un groupe, à une société, de se reconnaître et de transmettre un héritage immatériel précieux, essentiel à la construction de notre conscience de soi et de notre identité. Ce jardin, ce patrimoine riche et complexe, semble aujourd’hui menacé par notre époque, marquée par l’essor et l’évolution des outils numériques.
Ce jardin symbolique portant notre héritage psychique, si fragile et précieux, est-il en train de s’éroder face aux nouveaux outils technologiques ?
Les outils technologiques tels que l’IA, les réseaux sociaux etc. nous offrent une immense possibilité d’interconnexions et d’informations. Ils facilitent la mise en relation humaine à distance, instantanée, où nous pouvons retrouver nos familles et nos proches. À travers ces outils, nous renouons des liens avec ses membres qui peuvent être parfois éloignés en cas d’expatriation.
Cette technologie, qui est en apparence au service du lien social, semble paradoxalement favoriser une forme de superficialité dans nos échanges et risque avec le temps d’être un éloignement progressif de nos véritables relations humaines. Elle pourrait contribuer à déconnecter l’individu de ses racines profondes et elle l’éloigne effectivement de la dimension symbolique de son héritage psychique. Nous pouvons demeurer, malheureusement, avec un lien superficiel, sans rencontre profonde avec notre patrimoine intérieur.
Ce qui manque cruellement dans nos interactions numériques c’est la dimension humaine et authentique que nous retrouvons dans les histoires racontées, les rituels, tels que les fêtes familiales, les gestes chargés de symbolisme, la transmission orale avec nos ancêtres.
Parmi les Libanais, il y a ceux et celles qui ont été contraints de quitter leur pays, de partir vivre à l’étranger souvent pour survivre à plusieurs évènements traumatiques tels que la guerre qui a été vécue par plusieurs générations. Prenons l’exemple du « deuil à distance » vécu par beaucoup de Libanais dans le monde à la suite de plusieurs crises qui se succèdent telles que la crise économique, la pandémie, l’explosion et la guerre actuelle. Ils doivent faire face à la perte de leur environnement, de leurs traditions quotidiennes, de leurs rituels familiaux, tout en restant connectés à leur pays d’origine à travers des moyens numériques…
Par ailleurs, ces échanges à distance ne peuvent pas remplacer la présence physique, le contact humain, la transmission orale et symbolique de leur héritage. La distance, combinée à la crise, pourrait fragiliser leurs liens avec leurs racines profondes.
Malgré la distance qui s’impose, comment pouvons-nous mieux comprendre et préserver notre histoire unique face à l’éloignement et au développement de la technologie ? Cultiver notre héritage psychique en multipliant les gestes simples mais puissants est l’une des clés pour préserver notre patrimoine. Ces gestes consistent à donner du sens aux rituels numériques, comme la création de vidéos, la sauvegarde des photos, l’écoute de chansons ou encore l’hommage à nos proches aimés. Favoriser les échanges oraux avec les générations précédentes, en particulier avec des membres de la famille ou des personnes proches, permet d’enrichir et de comprendre notre histoire personnelle et familiale.
Ces moments d’écoute et de récit favorisent la transmission des souvenirs et la compréhension de notre héritage familial, se reconnecter à soi et à l’autre loin physiquement mais non pas psychiquement.
Créer un espace symbolique chez soi, comme un coin dédié à la mémoire familiale, contribue également à entretenir cette mémoire et à renforcer notre lien avec nos ancêtres. Cela peut prendre la forme d’un autel avec des objets symboliques ; des photos, des fleurs séchées ou encore une plante en mémoire de nos proches, symbole de croissance et de continuité.
Transmettre nos histoires aux générations futures, à travers ces gestes et ces symboles, permet de renforcer les liens précieux qui nous unissent à notre passé. Cela offre aussi un ancrage dans ses racines, permettant d’affirmer son identité et son vécu.
Raconter, écouter, honorer, méditer, transmettre, créer des gestes symboliques qui nourrissent notre identité intérieure sont des moyens concrets pour continuer à comprendre, à préserver et à transmettre cette richesse intérieure de génération en génération.
Avec les avancées technologiques, n’oublions pas de trouver un équilibre entre les bénéfices qu’elles offrent et les risques qu’elles comportent, car ce sont avant tout des machines, et non des êtres humains capables de réfléchir et de ressentir.
Cultivons le « jardin de nos ancêtres », en prenant en compte l’individualité de notre personne, de notre histoire psychique familiale. Ainsi, nous préserverons notre humanité face aux progrès, tout en continuant à faire fleurir et colorer nos vies, pour le bénéfice des générations futures…
Yara PARADIS-BSAIBES
Psychologue clinicienne
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