La lecture des Mémoires de Khatchig Babikian incite à une introspection libanaise salvatrice. Gratitude à une génération d’autrefois de grands hommes d’État libanais et, aussi, contrition nationale pour éviter désormais notre mécanique libanaise de répétition (Mes vies – Mémoires de Khatchig Babikian, 1922-1999, Christine Babikian, librairie Antoine, 2025, 256 p.).
Il y a des Mémoires pour se faire valoir, se glorifier, se justifier… Mais il y a des Mémoires d’hommes politiques libanais qu’il faut relire et relire, surtout aujourd’hui et par la nouvelle génération, ceux notamment de Béchara el-Khoury, Saëb Salam, Kamal Joumblatt, Fouad Boutros… pour réapprendre ou plutôt apprendre que signifie État.
Toute une démagogie a été propagée contre des partis politiques libanais dits traditionnels et la « classe politique », alors que tout le désastre libanais provient de deux ou trois nouveaux « buyûtât siyâsiya » (familles politiques) en rupture avec tout le patrimoine valoriel du Liban et l’arabité de son appartenance et identité. Les affiches dans les rues environnantes, à l’occasion du 150e anniversaire de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, viennent nous prouver que le Liban étatique et constitutionnel de 1920, 1943, 1989, 2005… est le fruit de grands bâtisseurs.
Un passage poignant de Mes vies, d’une profonde actualité libanaise et qui exige de nous tous l’engagement d’un mouvement généralisé d’autocritique, porte sur les chances d’un réel changement au Liban. Dans les Mémoires, on apprend que Khatchig Babikian écrit à propos du président Fouad Chéhab quand il avait été chez et lui a parlé de réforme : « M’accompagnant jusqu’au perron de son jardin, il me confia : Mon cher Babkikian, je crois que vous êtes le seul qui croit que l’on peut encore changer quelque chose au Liban ». (pp. 150-151).
Le mal profond du Libanais n’est pas dans l’édifice constitutionnel, comme le propagent des idéologues et des intellectuels sans expérience, il est profondément culturel. Il relève de la psycho-histoire et de la psychanalyse politique. La thérapie qui n’a jamais été opérée est culturelle et pédagogique. Christine Babiblian Assaf, fille de Khatchig Babikian, historienne et pédagogue, est justement parmi les très rares qui savent de quoi il s’agit.
1. Souffrance et grandeur d’un homme d’État : « Le grand Babikian » comme le qualifie Bertrand Badie (p. 9) et à propos duquel Jacques Tchoukhadarian, député, écrit : « Rares sont les hommes de son envergure que l’histoire accorde à l’humanité, homme authentiquement, entièrement arménien, authentiquement et entièrement libanais » (p. 192), homme dont le nom est devenu synonyme d’homme d’État » (p. 219), a vécu dans sa première jeunesse le camp de concentration (p. 28).
Il a perfectionné un « arabe coranique châtié » (p. 75), outre sa connaissance d’autres langues (français, italien, anglais, allemand, latin…). Il poursuit ses études de droit à l’USJ où, parmi ses professeurs éminents, Chucri Cardahi, qui le rappelle après un examen oral pour lui dire : « Je tiens à vous dire que pour la première fois de ma vie, je viens de mettre un 20 » (p. 39). Bien que fort engagé dans la justice, Khatchig Babikian écrit : « Je pensais sérieusement à commencer des études de médecine pour donner un sens plus profond à ma vie » (p. 63).
Babikian, formé encore aux « rigueurs de la justice anglaise » (p. 58), s’engage dans la vie professionnelle « à tous les genres de procès civils et pénaux » (p. 61), défend avec acharnement un « malheureux cordonnier » (p. 62). Babikian n’est pas un légaliste, il est fort sensible à l’« apathie de notre société » (p. 43), se lance dans une « plaidoirie dans le plus pur arabe littéraire, joyau d’éloquence judiciaire et de rigueur cartésienne » (p 48). « Les larmes, dit-il, commencent à couler des yeux du président de la Cour » (p. 43), mais l’avocat sort de toute l’affaire « la mort dans l’âme ».
Il écrit : « Je me sentais coupable de blottir dans un lit chaud, quand des certaines d’enfants étaient abandonnes à leur sort » (p. 63).
« La foi en le Liban, écrit-il, était un devoir sacré » (p. 15). Il parle de « l’esprit chevaleresque du président Frangié » (p. 159), et de grandes personnalités d’autrefois : Edmond Rabbath, Adel Osseirane, Raymond Eddé, Philippe Takla, Nazem Kadri, Maurice Gemayel, Boutros Dib, Khalil Abou Hamad, Farid Dahdah… Il se demande : « Pourquoi et comment suis-je tombé en politique ? Ce n’est sûrement pas par goût ni de propos délibéré » (p. 68). En charge de la réforme administrative, « une vocation » (p. 100), « malade des maux de l’administration, réformateur en herbe » (p. 85), son entreprise est semée d’obstacles : le général Chéhab lui-même, « outré par les mœurs politiques, voulait rentrer dans sa famille originaire : l’armée » (p. 88).
3. Libanais arménien : quand tous les Libanais s’inspireront de la mémoire et de la culture étatique arménienne, nous serons enfin assurés que le Liban est vraiment devenu « patrie définitive pour tous ses fils » ! Au début de 1975, nombre de Libanais critiquaient la communauté arménienne, alors que des formations s’engageaient dans des milices. Face à des critiques, Khatchig Babibikian me dit, ce que je répète souvent dans plusieurs interventions : « Nous ne voulons pas subir un autre exode ! »
C’est dire à quel point la mémoire arménienne est vivante, immunitaire. Des Arméniens éminents ont participé activement à la défense du Liban, « ont combattu pour les valeurs qui constituent la particularité du Liban » (p. 218) et à la « sauvegarde de l’État » (p. 188) et à « relancer la confiance du peuple dans son État » (p. 94). Il écrit : « Notre communauté et notre pouvoir de décision libre et indépendant » (p. 83).
Babikian écrit : « Le peuple arménien qui n’a jamais connu l’ingratitude a déployé des efforts surhumains pour rendre à la patrie libanaise un peu de ce qu’elle lui a donné, participant fébrilement à la reconstruction et à l’essor de ses institutions » (p. 129-130). Alors que des forces diverses cherchent à impliquer coûte que coûte la communauté dans le conflit (p. 163), un haut diplomate d’origine arménienne avertit Babikian : « C’est une sale guerre et tout ce que je puis vous dire, c’est qu’elle durera longtemps. Évitez surtout de vous en mêler… Vous arméniens, le mieux que vous puissiez faire, c’est de ne pas vous en mêler » (p. 162).
Babikian est profondément soucieux de la mémoire et du patrimoine, de promouvoir « les valeurs du patrimoine arménien dans la patrie libanaise » (p. 73). Il conçoit le Musée « comme une introduction à notre patrimoine national » (p. 123) pour « relancer la confiance du peuple dans son État » (p. 94). Il écrit : « Malgré mon jeune âge, j’avais déjà profondément ancré en moi le sens de la chose publique » (p. 99). Dans Mes vies, figure en annexe son intervention : « Jeunesse libanaise et vision d’avenir » à notre programme : « La génération de la relève » (4 vol. parus).
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Le Liban ne peut survivre en tant qu’État, enfin stabilisé, souverain et gouvernable, que grâce à une vaste entreprise culturelle, pédagogique et d’acculturation de l’État. À défaut d’une autocritique libanaise généralisée et d’une entreprise nationale, il faut partager cette observation amère du président Fouad Chéhab : « Mon cher Babikian, je crois que vous êtes le seul qui croit que l’on peut encore changer quelque chose au Liban » (p. 150-151).
Antoine MESSARRA
Chaire Unesco – USJ
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