Il est des silences plus lourds que les bombes. Et il est des logiques qui, à force de se répéter, cessent d’être de la stratégie pour devenir de l’aveuglement.
Depuis des années, on entend les mêmes refrains : « résistance », « dissuasion », « équilibre de la terreur ». Depuis des années, le Hezbollah – suivi d’Amal – prétend qu’en gardant ses armes, il protège le Liban. Mais ce qu’ils ne semblent pas saisir, ou qu’ils refusent d’admettre, c’est la conséquence logique, froide, mathématique, de toute provocation contre Israël : une guerre. Et toute guerre avec Israël, qu’on le veuille ou non, s’achève toujours par une perte pour le Liban.
Israël ne mène pas des guerres pour le panache. Chaque guerre est pour lui un prétexte à redéfinir les cartes, à grignoter un peu plus de territoire, à affirmer sa suprématie régionale. Et chaque fois que le Liban sombre dans la confrontation, il en ressort plus exsangue, plus divisé, plus affaibli. Le Sud en paie le prix. Les civils en paient le prix. L’État libanais, déjà moribond, recule un peu plus dans sa souveraineté.
Alors posons la question avec lucidité : à quoi mène cette logique du bras armé hors de l’État ? À quoi mène cette double autorité sécuritaire sur le sol libanais ? La réponse est simple. Elle mène au démembrement.
Et ne soyons pas naïfs. La prochaine guerre – car elle viendra, si l’on continue sur cette trajectoire – ne ressemblera pas à celles de 2006 ou 2019. Elle sera plus brutale, plus courte peut-être, mais plus tranchante. Et sa conclusion sera une reconfiguration territoriale. Israël n’attend qu’un prétexte pour repousser sa « ligne de sécurité » jusqu’au Litani. Et s’il sent que la situation le justifie – et qu’aucune force sérieuse, ni libanaise ni internationale, ne s’y oppose –, il ira peut-être jusqu’au Awwali.
Ce n’est pas une prophétie. C’est une lecture froide de la logique stratégique israélienne.
Et si cela devait arriver, si demain le sud du Liban tombait à nouveau sous occupation ou devenait zone tampon, qui porterait la responsabilité ? Ceux-là mêmes qui prétendent nous défendre. Ceux qui refusent de rendre les armes. Ceux qui, au nom d’un combat idéologique, auront transformé le Liban en champ de bataille permanent.
Voilà le paradoxe. En se prétendant le bouclier du Liban, le Hezbollah et Amal en sont devenus le talon d’Achille. Car un bouclier que l’on ne contrôle pas, qui agit sans rendre de comptes, finit par être une menace. Et le plus tragique dans tout cela, c’est que ce piège, c’est eux-mêmes qui l’ont construit. À force de croire qu’ils pouvaient représenter l’État, ils l’ont remplacé. À force de vouloir le protéger, ils l’ont vidé de sa substance.
Rien ne justifie aujourd’hui que le Liban reste otage de calculs géopolitiques qui ne sont pas les siens. Rien ne justifie que des Libanais paient de leur vie, de leur terre, de leur avenir, pour des intérêts qui dépassent nos frontières. Et surtout, rien – absolument rien – ne justifie que la survie d’une nation repose sur des armes qui échappent à toute souveraineté.
Il est temps de dire les choses sans détour. Soit nous avons un État, avec une seule autorité militaire, une seule décision de guerre, une seule diplomatie. Soit nous sommes un territoire en location, livré à ceux qui font de la guerre un fonds de commerce.
Et si le sud du Liban tombe, demain ou après-demain, il faudra bien que l’histoire se souvienne de qui aura ouvert la voie, de ceux qui auront rendu cette guerre inévitable.
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