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Les marathons de l’absurde


Tout au long de la crise de Gaza, analystes et commentateurs du monde entier n’ont cessé d’épiloguer sur la fuite en avant de Benjamin Netanyahu, dont la survie politique et même la liberté ne tiennent qu’à une guerre permanente. Le voilà d’ailleurs qui, bravant les fortes réticences de l’armée israélienne et la colère des familles d’otages, ambitionne de s’assurer le contrôle durable de la cité de Gaza.

Mais, comme sous l’effet de quelque pervers jeu de miroirs, le Hezbollah ne s’est-il pas une fois de plus, une fois de trop, enferré lui aussi dans la même impasse stratégique ? Durement étrillée par Israël, orpheline de ses chefs historiques, impuissante même à secourir ses foules sinistrées et jetées sur les routes de l’exode, la milice, à l’instar de Netanyahu, n’a-t-elle pas désormais pour seul souci que de gagner du temps en repoussant toujours plus loin les limites pathologiques du déni ? Le Hezbollah se comporte en fait comme s’il avait gagné haut la main sa guerre de soutien à Gaza, menée bien entendu contre la volonté de l’État libanais. Il a été acculé, en novembre dernier, à accepter un cessez-le-feu assorti de conditions draconiennes. Pour garder un pied dans le pouvoir, il a dû endosser par la suite un programme gouvernemental incluant fort explicitement le monopole étatique des armes. Et on le voit s’insurger maintenant contre un diktat américain qu’il a lui-même provoqué, dont il est objectivement l’imprudent artisan, mais dont les objectifs restent ce que l’on pouvait raisonnablement espérer de mieux après une aussi monumentale débâcle.

C’est à ces mêmes objectifs (et strictement rien de plus) que le gouvernement souscrivait jeudi, en dépit de ce coup d’éclat, manœuvre chère au Hezbollah et qui consiste à jouer, sur un ton de dignité offensée, la carte de l’auto-exclusion en y entraînant le reste des ministres chiites. Périlleux est ce jeu-là puisqu’il revient à confessionnaliser à outrance un désaccord politique en dégarnissant l’organe exécutif de l’une des composantes essentielles de la population. C’est pourtant ce même gant qu’ont relevé par deux fois durant la même semaine le président de la République et le chef du gouvernement, en commençant par fixer une date limite pour le désarmement du Hezbollah. Ainsi rompaient-ils salutairement avec des décennies d’inhibition affectant le pouvoir. Au demeurant c’est à une fausse sortie, jusqu’à nouvel ordre du moins, que se sont livrés à deux reprises les ministres chiites ; car s’ils ont quitté la salle, ils n’ont pas pour autant déserté le cabinet Salam. Ce serait cette fois en effet se mettre soi-même au ban de l’État.

Il reste que le Liban est assailli de trop de problèmes pour se payer, de surcroît, un malaise communautaire. Pour contourner cet écueil deux hommes, deux chiites, semblent appelés à jouer un rôle-clé. Le premier répond à la folklorique appellation de ministre-roi : libre de toute affiliation partisane et nommé pour cette raison par l’équipe Aoun-Salam, le ministre du Développement administratif Fadi Makki ne piaffait sans doute pas d’impatience en guettant le moment d’user de ses royales prérogatives en se hasardant à faire cavalier seul. Objet d’une virulente cabale cybernétique et sans doute de pressions plus sérieuses, cet académique de grand renom, spécialiste de l’économie comportementale, a néanmoins déployé de louables efforts pour se démarquer nettement du lot.

Plus déterminante cependant, plus subtile aussi, sera la partie dévolue au président de l’Assemblée et allié du Hezbollah, Nabih Berry. Sa propre milice, Amal, s’est tenue à l’écart de la dernière (més)aventure guerrière à laquelle s’est risqué son partenaire. Et s’il témoigne volontiers de sa solidarité avec ce dernier, il n’en proteste pas moins de la solidité de ses rapports avec le président de la République. Le fait est surtout que cet habile manœuvrier n’a jamais été sensible aux chants des sirènes de Téhéran. Voilà qui tombe bien, à l’heure où le ministre iranien des Affaires étrangères tourne en dérision les efforts de l’État libanais visant à recouvrer son entière souveraineté, ce qui lui a valu une cinglante réponse du palais Bustros. Mais peut-être faudrait-il plutôt remercier le sieur Abbas Araghchi d’avoir remis d’actualité le lien organique, de suzerain à vassal, que la République islamique entretient avec ses créatures locales.

À trop se complaire dans ses tours et détours, le Hezbollah n’a pas seulement raté une occasion rare de se réinstaurer dans le tissu national, ne fût-ce que par compassion pour son propre public, avant que par considération pour l’écrasante majorité des Libanais. La milice a longtemps servi de chair à canon au service des ambitions hégémoniques de la République islamique. Elle n’est plus, de toute évidence, que simples jetons, que peu glorieuse monnaie d’échange, aux mains des négociateurs persans.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com 

Tout au long de la crise de Gaza, analystes et commentateurs du monde entier n’ont cessé d’épiloguer sur la fuite en avant de Benjamin Netanyahu, dont la survie politique et même la liberté ne tiennent qu’à une guerre permanente. Le voilà d’ailleurs qui, bravant les fortes réticences de l’armée israélienne et la colère des familles d’otages, ambitionne de s’assurer le contrôle durable de la cité de Gaza.Mais, comme sous l’effet de quelque pervers jeu de miroirs, le Hezbollah ne s’est-il pas une fois de plus, une fois de trop, enferré lui aussi dans la même impasse stratégique ? Durement étrillée par Israël, orpheline de ses chefs historiques, impuissante même à secourir ses foules sinistrées et jetées sur les routes de l’exode, la milice, à l’instar de Netanyahu, n’a-t-elle pas désormais...