Le musicien, compositeur et producteur Oussama Rahbani. Photo fournie par le festival de Baalbeck Oussama Rahbani
Fils de l’immense Mansour Rahbani, il serait pourtant réducteur de cantonner Oussama Rahbani à son seul héritage familial. Car au-delà de son arbre généalogique, et au fil d’une carrière qu’il s’est lui-même façonnée, ce musicien, compositeur et producteur exigeant et prolifique s’est imposé comme l’un des piliers de la scène musicale libanaise contemporaine. Parmi ses réalisations les plus marquantes, on lui doit d’avoir révélé et fait briller Hiba Tawaji, dont la puissance vocale n’a d’égale que la place qu’elle occupe désormais dans le paysage artistique local et international. Le vendredi 8 et le samedi 9 août, il propulsera la chanteuse à de nouveaux sommets à la faveur du spectacle immersif Hakabat, Stages (que l’on peut traduire par « étapes »), présenté dans le cadre du festival de Baalbeck. Un événement qu’il décrit lui-même comme « quelque chose qu’on n’a jamais vu, ni ici ni à l’étranger », mêlant morceaux du répertoire de Hiba Tawaji, duos inattendus et hommage à Mansour Rahbani, dont le centenaire approche. Le tout inscrit dans une trame sur mesure retraçant l’histoire des temples de la Cité du Soleil. S’il a refusé de s’exprimer sur le décès de son cousin Ziad Rahbani, Oussama s’est pourtant confié en exclusivité à L’Orient-Le Jour sur la genèse et la production de ce concert, qu’il promet « absolument fou. Entre rêve et réalité ».

C’est la première fois que vous dirigez musicalement un spectacle dans le cadre du festival de Baalbeck et la première fois que Hiba Tawaji s’y produit. Que représente pour vous cet événement ?
Baalbeck m’habite depuis l’enfance. C’est un lieu qui me fascine par sa grandeur, son mystère et cette énigme permanente : à quoi pouvait-il ressembler, dans son intégralité, à l’époque de sa splendeur ? Mes parents m’y emmenaient régulièrement, c’était une forme de pèlerinage familial – ce site a toujours eu pour moi une résonance intime, presque sacrée. Mais Baalbeck, c’est aussi l’histoire de ma famille. Les frères Rahbani et Feyrouz y ont joué des œuvres devenues légendaires. Ces murs portent encore l’écho de leur musique. Cette mémoire est inscrite en moi, presque physiquement. Et puis, bien sûr, il y a le festival. Un rendez-vous de culture immense, auquel je suis très attaché. J’y ai assisté à des concerts inoubliables, et sa présidente, Nayla de Freige, me propose depuis des années d’y produire un spectacle. Mais je ne voulais pas y venir pour faire quelque chose de convenu. Je voulais que ma première à Baalbeck soit marquante, qu’elle ait du sens, qu’elle soit à la hauteur du lieu. Il me fallait une idée à la mesure de ce décor unique. Cette année, avec tout ce qui s’est passé au Liban, c’était enfin le bon moment. J’ai voulu proposer quelque chose de fou, de différent, qui sorte du cadre d’un simple concert. Un spectacle total.
Surtout qu’il y a quelques semaines encore, on ne savait pas si ce spectacle pourrait voir le jour, compte tenu de la situation…
J’ai choisi de ne pas écouter les nouvelles, de ne pas me laisser polluer par la peur ou le doute. J’avais ce rêve en tête et je m’y suis accroché, coûte que coûte. Je n’ai pensé qu’à ça, en confiant ce projet à Dieu.
Pourquoi avoir choisi d’appeler ce spectacle « Hakabat – Stages » ?
Parce que l’idée d’« étapes » résume parfaitement le concept de cette soirée. Il y a d’abord les étapes historiques car la trame du spectacle suit, en filigrane, la vie des temples de Baalbeck – de leur construction à l’époque romaine jusqu’aujourd’hui. Ensuite, Hakabat s’entend aussi comme une succession de séquences artistiques, qui ne se limitent pas à une scène unique. Le spectacle a été conçu pour être immersif, presque mouvant. Le public aura l’impression que l’espace s’ouvre, déborde, explose même, pour dépasser les limites traditionnelles de la scène. Je ne peux pas en dire trop, mais c’est cette idée-là qui m’a guidé : faire éclater le cadre, impliquer les spectateurs, les faire entrer dans le spectacle. Et puis il y a les étapes personnelles de la vie de Hiba Tawaji. Ce concert traverse en ce sens plusieurs périodes de sa carrière, depuis nos premières collaborations jusqu’à ses titres les plus récents. On y retrouvera des extraits de Gibran le prophète, du Retour du Phénix, de Don Quichotte, entre autres – des productions que j’ai composées et dirigées, et dans lesquelles Hiba s’est révélée. Chaque morceau a été retravaillé, réorchestré, repensé pour s’inscrire dans l’âme de Baalbeck.
En fait, peut-on encore parler de concert ?
Pas vraiment, effectivement. Ce que nous proposons avec Hakabat va bien au-delà. Comme pour tout ce que j’ai créé jusqu’ici – et notamment les grandes œuvres scéniques que j’ai conçues autour de Hiba Tawaji – c’est quelque chose que personne n’a jamais fait avant moi. Que ce soit Roméo et Juliette, que j’ai réinventé à travers l’histoire d’un amour impossible entre un homme et une femme libanais de confessions différentes ; que ce soit le concert de Hiba à Byblos, donné dans un lieu jamais investi auparavant par un spectacle ; ou sa performance à l’Olympia… Chaque fois, il s’agissait d’inédit. Et Hakabat, à Baalbeck, le sera encore plus. Ce que nous avons imaginé est presque insensé. Grâce à une équipe extraordinaire, nous avons conçu une œuvre hybride, totale, qui – je l’espère – dialoguera avec la beauté sacrée du lieu. J’y travaille depuis des mois, avec une obsession : faire vivre au public le temple de Baalbeck tel qu’il était à l’époque où il a été érigé. Mon ambition est que les spectateurs ne se contentent pas d’assister, mais qu’ils participent, qu’ils soient enveloppés par le spectacle, qu’il les entoure, les traverse. Où qu’on regarde, il se passera quelque chose : Hiba sur scène, des projections lumineuses, des fragments visuels au-dessus des têtes, des moments d’apparition presque magiques. Entre rêve et réalité. Pour créer cela, j’ai mené des recherches quasi obsessionnelles, nourries par des influences multiples, notamment dans l’univers de Chagall, de Dali, de Picasso… que j’ai traduites à ma manière en musique, en matière scénique. Émile Adaimy signe la direction artistique, Gilbert Haddad la mise en scène et Pascale Zoughaib la chorégraphie. Chacun a apporté son langage, sa pierre à cette folie de spectacle. Ce moment sera partout, tout le temps, et c’est ce que je voulais : un spectacle vivant, mouvant, total. Je peux aussi vous révéler qu’il y aura des invités surprise d’envergure.
Il y aura aussi un hommage à votre père, Mansour Rahbani…
Cela s’est imposé naturellement. Mon père fait partie intégrante de l’histoire artistique de Hiba. Il lui a écrit plusieurs chansons –notamment Ya Habibi, Habayton et Ahwak – qui ont marqué ses débuts. Il m’a donc semblé juste et nécessaire de lui rendre hommage dans ce lieu si chargé de (sa) mémoire. D’autant plus que nous nous apprêtons à célébrer le centenaire de sa naissance. À cette occasion, un concert événement lui sera consacré à la rentrée. Hiba en sera la soliste, accompagnée d’un orchestre philharmonique.
Comment expliquez-vous le secret de cette collaboration si réussie – et si durable – avec Hiba Tawaji ?
Hiba est une artiste rare. Elle est éduquée, humble, mais aussi profondément obstinée et presque obsessionnelle dans son travail. Elle allie une rigueur professionnelle exceptionnelle à un caractère affirmé. Elle ne se contente pas d’interpréter : elle habite la scène, elle la tient. Ce qui rend notre collaboration si forte, en fait, c’est sa capacité à évoluer sans jamais perdre son exigence. Au fil des années, elle a relevé les défis les plus complexes : porter des œuvres scéniques de plus en plus exigeantes avec un talent et une voix de fer. Hiba n’est comparable à aucune autre et c’est cette singularité qui rend aussi notre lien si prolifique.



Il est humble le mec quand il dit que c est quelque chose qu on a jamais vu même à l étranger
09 h 11, le 07 août 2025