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Culture - Exposition

Quand l’art irakien défiait l’oubli et l’oppression

Le Hessel Museum of Art consacre une rétrospective majeure au Baghdad Modern Art Group, pionnier d’un modernisme irakien audacieux et enraciné. Une plongée saisissante dans l’avant-garde arabe, entre héritage mésopotamien et utopie brisée.

Une vue de l'exposition que le Bard Museum consacre au Baghdad Modern Art Group. Image courtoisie de : Hessel Museum, Center for Curatorial Studies, Bard College Une vue de l'exposition que le Bard Museum consacre au Baghdad Modern Art Group. Image courtoisie de : Hessel Museum, Center for Curatorial Studies, Bard College

C’est une première aux États-Unis et une révélation pour l’histoire de l’art moderne mondial. Le Hessel Museum of Art, sur le campus du Bard College à New York, accueille jusqu’au 19 octobre 2025 « All manner of experiments : Legacies of the Baghdad Modern Art Group », une rétrospective ambitieuse qui ressuscite un chapitre oublié de l’art moderne arabe. À travers plus de 80 œuvres et un vaste corpus d’archives, l’exposition retrace la trajectoire, l’ambition, les fractures et l’héritage d’un collectif visionnaire qui, de 1951 aux années 1970, a cherché à conjuguer modernité artistique et identité irakienne.

« Les artistes du Baghdad Modern Art Group se percevaient comme des citoyens du monde, apportant leur contribution à une histoire moderne inclusive en forgeant des identités artistiques uniques », explique Nada Shabout, commissaire de l’exposition, professeure à l’Université du Nord Texas et pionnière des études sur l’art moderne irakien.

Une modernité en dialogue avec l’héritage

Le Baghdad Modern Art Group émerge à un moment charnière : l’Irak venait de secouer le joug colonial britannique, et ses artistes, tout comme ses intellectuels, tentaient de redéfinir les contours d’un projet national, culturel et esthétique. Fondé par Jewad Selim et Chakir Hassan al-Saïd, le groupe portait une ambition claire : articuler le modernisme occidental avec les héritages visuels mésopotamiens et islamiques. Cette synthèse prit le nom de Istilham al-Turath, littéralement : « s’inspirer du patrimoine ».

Ce n’est pas un simple retour au passé, mais une quête active d’inscription dans le présent : signes calligraphiques réinventés, figures stylisées, géométries héritées des civilisations antiques ou de l’art islamique, tout concourt à une esthétique nouvelle, portée par des moyens plastiques contemporains. Le résultat : une abstraction enracinée, parfois mystique, souvent politique, toujours audacieuse. « Leurs explorations ont donné naissance à des œuvres emblématiques et tracé une voie esthétique enracinée dans leur héritage, mais tournée vers le présent », ajoute Shabout.

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Une modernité insoumise, polyphonique, en résistance

L’exposition, conçue comme une constellation de récits expérimentaux, refuse toute linéarité. Elle s’intéresse autant aux figures tutélaires qu’aux membres oubliés ou aux successeurs, offrant un panorama transgénérationnel. On y découvre les tensions entre maîtres et élèves, les mutations stylistiques, les influences croisées, les ruptures imposées par l’histoire.

Car l’histoire, ici, est omniprésente. La mort prématurée de Jewad Selim en 1961 marque un tournant. Le groupe se fragmente alors que l’Irak entre dans une période de bouleversements : guerres, dictatures, panarabisme, montée des répressions. Dans ce contexte, l’art devient refuge, résistance ou arme. En 1969, une nouvelle génération crée le New Vision Group, plus militant, plus engagé. Leur manifeste prône un art d’intervention, au diapason des violences de leur temps. « L’exposition permet une occasion rare de rassembler des œuvres de membres du groupe, dont beaucoup n’avaient pas été vues depuis leur première présentation », insiste Shabout.

Un visiteur devant les œuvres d'artistes irakiens exposées au Bard Museum. Image courtoisie de : Hessel Museum, Center for Curatorial Studies, Bard College
Un visiteur devant les œuvres d'artistes irakiens exposées au Bard Museum. Image courtoisie de : Hessel Museum, Center for Curatorial Studies, Bard College


Le New Vision Group : vers une esthétique de la résistance

Si le Baghdad Modern Art Group a incarné l’élan fondateur d’un modernisme enraciné dans l’héritage mésopotamien et islamique, son prolongement radical et critique apparaît quelques années après la mort de Jewad Selim : le New Vision Group, né en 1969 dans un Irak agité par les bouleversements politiques et sociaux de la fin des années 1960.

À sa tête, Chakir Hassan al-Saïd, l’un des piliers du groupe initial, mais aussi un penseur en constante évolution. Philosophe du visuel, imprégné de soufisme, de phénoménologie et de mystique islamique, al-Saïd allait engager une bifurcation intellectuelle majeure. Avec le New Vision Group (al-Ru’ya al-Jadida), il propose de dépasser la simple stylisation du patrimoine pour entrer dans une dialectique entre le visible et l’invisible, entre l’histoire et le sacré, entre la matière et l’esprit. « L'art devait désormais exprimer l'intériorité, la révélation, mais aussi le conflit entre l’homme et sa société », écrivait-il dans ses textes fondateurs.

Chakir Hassan al-Saïd, Le Café (1958). Collection Ibrahimi, Bagdad, Amman.
Chakir Hassan al-Saïd, Le Café (1958). Collection Ibrahimi, Bagdad, Amman.


Manifeste pour un art en lutte

Le New Vision Group se distingue par un manifeste fondateur, dont la force est autant esthétique que politique. Il ne s’agit plus seulement d’illustrer une identité irakienne à travers les formes, mais de réagir au réel. Le contexte est déterminant : la guerre des Six-Jours (1967) a ravivé une conscience panarabe blessée, les dictatures se durcissent, la liberté d’expression s’érode. Face à cela, l’artiste ne peut plus rester dans une position contemplative ou purement stylistique.

Le manifeste appelle donc à un art engagé, critique, ancré dans la contemporanéité. Il affirme le rôle de l’artiste comme acteur de transformation sociale et rejette tout art déconnecté de la condition humaine. Les toiles deviennent plus sombres, plus introspectives, voire violentes. La calligraphie, réinvestie comme trace spirituelle ou cri intérieur, se déstructure. La matière – sable, bois brut, tissu – devient l’expression d’un monde fracturé.

« Le New Vision Group ne fut pas un simple prolongement : il fut une rupture consciente, un tournant éthique et existentiel dans l’art moderne irakien », affirme Nada Shabout.

Contrairement au Baghdad Modern Art Group, qui fonctionnait comme un cercle relativement structuré autour de figures tutélaires, le New Vision Group s’apparente davantage à une mouvance ouverte, un creuset d’idées partagées plutôt qu’une école. On y trouve des artistes aux démarches variées, parfois conflictuelles, mais réunis par une même quête : traduire l’indicible de leur époque.

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Parmi eux, Dia al-Azzawi, Hanaa Malallah, Mahmoud Sabri… chacun engagé à sa manière dans un dialogue entre l’individuel et le collectif, le mythe et la dévastation, la mémoire et la révolte. Certaines œuvres de cette période deviennent emblématiques d’un art de la déchirure, lucide et désespéré.

L’aventure du New Vision Group ne survivra pas à la décennie suivante. Dans les années 1980, l’Irak entre dans une spirale de guerres, de censures et de crises qui précipite l’effondrement de la scène artistique locale. Mais son héritage est loin d’être effacé. Dans la diaspora, dans les œuvres contemporaines irakiennes post-2003, dans les galeries alternatives, le langage de la vision nouvelle, traversé de calligraphies, d’éclats de silence et d’ombres sacrées, réapparaît, comme un fil rouge.

Lorna Selim, « Orchard », 1962. Collection Ibrahimi Bagdad, Irak-Amman, Jordan.
Lorna Selim, « Orchard », 1962. Collection Ibrahimi Bagdad, Irak-Amman, Jordan.


L’écho contemporain d’un rêve brisé

« All manner of experiments » ne s’arrête pas à l’histoire close du groupe. Elle en explore les survivances. Comment, après l’invasion de 2003 et la désintégration du tissu culturel irakien, certains artistes de la diaspora ou de l’intérieur ont-ils ravivé les principes du groupe pour affirmer une identité irakienne éclatée mais tenace ? Comment l’abstraction calligraphique ou l’iconographie mésopotamienne sont-elles réinvesties pour dire l’exil, le trauma ou l’utopie perdue ?

C’est toute la force de cette exposition : montrer que le modernisme arabe n’est ni un mimétisme ni un dérivé, mais une réinvention à part entière, ancrée dans des traditions locales et ouverte aux circulations mondiales. En cela, le projet du Baghdad Modern Art Group rejoint d’autres avant-gardes du Sud global qui, dans les années 1950-1970, ont défié les canons euro centrés pour tracer d’autres géographies de l’art moderne.

Un réseau international de soutien

L’exposition bénéficie du soutien de prestigieuses fondations comme la Barjeel Art Foundation (Sharjah), la Dalloul Art Foundation (Beyrouth), la Farjam Foundation (Dubaï), ou encore Qatar Museums. Ces institutions ont prêté des œuvres majeures, enrichissant une exposition pensée comme pédagogique et réflexive, destinée à combler un vide historiographique.

« Ce projet reflète notre engagement à construire une historiographie alternative de l’art contemporain. Il offre une ressource précieuse aux chercheurs, étudiants et publics, à New York et au-delà », insiste Lauren Cornell, directrice artistique du CCS Bard.

Un catalogue, conçu par Hala al-Ani, accompagne l’exposition, avec des essais critiques de Nada Shabout, Tiffany Floyd et Nabil Salih. Une publication académique approfondie suivra en 2026, coéditée par l’American University in Cairo Press.

Un legs incandescent

Faraj Abbu, Dia al-Azzawi, Hanaa Malallah, Sadik Kwaish Alfraji, Widad al-Orfali, Naziha Selim et bien d’autres… La liste des artistes présentés témoigne de la richesse foisonnante de l’art moderne irakien. À travers leurs trajectoires, c’est tout un pays, ses rêves, ses fractures, ses génies, qui reprennent vie.

Dans un monde contemporain en quête de récits non occidentaux, cette exposition est plus qu’une rétrospective : c’est une réparation symbolique. Elle redonne voix à ceux que les guerres, les archives mutilées et l’oubli ont souvent réduits au silence. Et elle rappelle, avec éclat, que l’art peut être un lieu de mémoire autant qu’un espace de futur.

C’est une première aux États-Unis et une révélation pour l’histoire de l’art moderne mondial. Le Hessel Museum of Art, sur le campus du Bard College à New York, accueille jusqu’au 19 octobre 2025 « All manner of experiments : Legacies of the Baghdad Modern Art Group », une rétrospective ambitieuse qui ressuscite un chapitre oublié de l’art moderne arabe. À travers plus de 80 œuvres et un vaste corpus d’archives, l’exposition retrace la trajectoire, l’ambition, les fractures et l’héritage d’un collectif visionnaire qui, de 1951 aux années 1970, a cherché à conjuguer modernité artistique et identité irakienne.« Les artistes du Baghdad Modern Art Group se percevaient comme des citoyens du monde, apportant leur contribution à une histoire moderne inclusive en forgeant des identités artistiques uniques...
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