Rechercher
Rechercher

Société - 4-Août

Cinq ans après, une première initiative organisée par l’État libanais sur les « répercussions » du 4-Août

Pendant cet événement tenu à la Bibliothèque nationale, plusieurs appels ont été lancés, notamment pour un plan de soutien psychologique ou l'instauration d'un service civique.

Cinq ans après, une première initiative organisée par l’État libanais sur les « répercussions » du 4-Août

Une table ronde organisée le 3 août 2025 à la Bibliothèque nationale à Sanayeh, à l'occasion du cinquième anniversaire de l'explosion meurtrière au port de Beyrouth. Yara Sarkis/L'Orient-Le Jour

À l'occasion du cinquième anniversaire de l'explosion meurtrière au port de Beyrouth, une table ronde a été organisée dimanche à la Bibliothèque nationale dans le quartier de Sanayeh, à l’initiative des ministères de la Culture et des Affaires sociales. C'est la première fois en cinq ans que l’État libanais organise un tel événement lié au drame, afin d'en tirer les leçons et de revenir sur les répercussions du drame aux plans judiciaire, psychologique, patrimonial et civique.

Le 4 août 2020, 235 personnes perdaient la vie, plus de 7 000 étaient blessées, et une importante partie de la capitale libanaise a été détruite. Cinq ans plus tard, personne n’a été jugé. Après une longue période de stagnation en raison d'interférences politiques, l'enquête devrait arriver à de premières conclusions avec la publication attendue, sans qu'il ne soit encore clair, de l'acte d'accusation par le juge d'instruction près la cour de Justice, Tarek Bitar.

« La conversation explorant les dimensions du 4-Août » entendait revenir sur cet héritage toujours douloureux, une occasion pour le ministre de la Culture Ghassan Salamé d'annoncer l'inscription officielle des silos du port à l’inventaire général des monuments historiques, visant à les conserver et les transformer en mémorial. Un geste salué par les participants à la table ronde, notamment l’architecte Nathalie Chahine, membre de la campagne « Le témoin silencieux ». Pour elle, « les silos sont devenus un lieu de deuil et une icône du 4-Août. Les détruire, reviendrait à infliger un deuxième 4-Août aux familles. »

« Les bâtiments patrimoniaux portent la mémoire des peuples »

« Les silos reflètent l’amère réalité du Liban. Depuis la guerre civile (1975-1990), ils ont été les témoins silencieux des atrocités et pour les familles des victimes, ils représentent un lieu de sépulture symbolique, une icône du 4 août », a-t-elle déclaré. « Les bâtiments patrimoniaux ne sont pas de simples structures : ils portent la mémoire des peuples, préservent le tissu social et incarnent le patrimoine en tant qu’enveloppe de l’être humain », a poursuivi l'architecte restauratrice.

Dans nos archives

Si les silos de Beyrouth pouvaient parler...

Dès le lendemain de la tragédie, 40 architectes et 200 ingénieurs avaient lancé une vaste opération de sauvetage patrimonial. Sur 1 600 immeubles inspectés, une centaine étaient menacés d’effondrement. À la suite de cette évaluation, les aides financières ont commencé à affluer. En coordination avec le ministère de la Culture, les associations et les municipalités, « 90 % des habitants ont pu regagner leur logement », a-t-elle précisé.

Repenser le lien civique

Pour Antoine Zoghbi, président de la Croix-Rouge libanaise, le 4-Août a révélé l’urgence de renforcer les dispositifs de réponse aux crises : « Il est impératif que chaque citoyen soit formé à réagir en cas d’urgence. La Croix-Rouge libanaise a organisé des sessions de formation à destination des ministères concernés, afin d’assurer une meilleure préparation aux crises. Elle participe aussi à la coordination des cellules de crise », a-t-il expliqué. Le ministère de la Santé, avec le soutien de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et d’autres partenaires, a travaillé à organiser et structurer les cellules d’intervention au sein des hôpitaux.

Lire aussi

Le deuil d'Oum Ahmad, mère courage du 4-Août

Rabih Chebli, directeur du Centre de l’engagement civique à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), a quant à lui plaidé pour la création d’un cadre national d'engagement civique, « une sorte de service civique à l'image du service militaire, afin de renforcer la solidarité sociale, puisque qu'aucune institution ne rassemble véritablement les Libanais ». « Les deux premières semaines ont été marquées par une solidarité exceptionnelle, avec plus de 1 300 volontaires sur le terrain. Mais l’élan s’est vite brisé sur fond de théories du complot et de doutes », a-t-il regretté. Selon M. Chebli, cette désintégration du lien civique s’explique par une faille structurelle, le Liban ne disposant « d’aucune institution capable de fédérer les citoyens ».

« Une justice transitionnelle entre l’État et les victimes »

La douleur des familles était, elle, portée par l’avocate Cécile Roukoz, sœur de Joseph Roukoz, tué dans l’explosion. « Pour la première fois, nous avons eu le sentiment que le gouvernement est proche de nous, qu’il partage notre peine », a-t-elle confié d’une voix émue. Me Roukoz a insisté sur la nécessité d’instaurer une justice transitionnelle entre l’État et les victimes, qu’elle s'articule autour de trois piliers : la vérité, la responsabilité pénale — « juger et punir ceux qui ont commis ce crime » — et la mémoire. Une démarche selon elle indispensable afin de « pardonner à ceux qui sont derrière ce crime », qu’elle attribue explicitement à l’État et à ses services sécuritaires.

Zeina Zerbé, psychologue clinicienne et psychothérapeute psychanalytique, a alerté pour sa part sur les séquelles mentales durables. Elle expose les principaux résultats d’un projet de recherche mené en partenariat entre l’Université de Montréal et la Human Rights Research League, auquel participent six chercheurs, dont elle est co-chercheuse. Intitulée « L’explosion du 4-Août 2020 : un traumatisme collectif cumulatif ? » : la recherche prouve que le drame a eu des « conséquences directes sur la santé mentale des Libanais ».

Lire aussi

Les traumatismes des Libanais après le 4-Août décryptés par une recherche

Forte de ces résultats, la psychologue a exhorté les autorités à adopter des mesures concrètes et urgentes. Parmi les recommandations du projet figurent la mise en place de compensations pour les victimes et l’élaboration d’un plan national de soutien psychologique, incluant des thérapies individuelles et de groupe. Zeina Zerbé a par ailleurs souligné que les participants à la recherche avaient déploré l’absence d’une ligne d’écoute dédiée aux personnes en détresse.

Plus largement, la recherche recommande la création d’un programme national dédié à la mémoire collective, afin de prévenir la transmission des traumatismes transgénérationnels. « La mémoire collective est essentielle, permet de panser les blessures, de retrouver un sens, et de reconstruire une dignité que l’État nous a refusée », a-t-elle conclu.

À l'occasion du cinquième anniversaire de l'explosion meurtrière au port de Beyrouth, une table ronde a été organisée dimanche à la Bibliothèque nationale dans le quartier de Sanayeh, à l’initiative des ministères de la Culture et des Affaires sociales. C'est la première fois en cinq ans que l’État libanais organise un tel événement lié au drame, afin d'en tirer les leçons et de revenir sur les répercussions du drame aux plans judiciaire, psychologique, patrimonial et civique.Le 4 août 2020, 235 personnes perdaient la vie, plus de 7 000 étaient blessées, et une importante partie de la capitale libanaise a été détruite. Cinq ans plus tard, personne n’a été jugé. Après une longue période de stagnation en raison d'interférences politiques, l'enquête devrait arriver à de...
commentaires (2)

La mémoire des victimes, quant à elle, ne doit pas être oubliée, mais elle ne doit pas non plus être confinée à ces ruines. Un musée, un espace de recueillement et d'éducation sur l'explosion, pourrait être aménagé à proximité. Un lieu de mémoire digne et respectueux, loin de la déchéance et de la laideur. L'avenir du Liban ne peut pas se construire sur les vestiges de sa souffrance. Il est temps de tourner la page et de bâtir un futur où la justice et la reconstruction priment.

Kellon Ya3ni Kellon

15 h 16, le 04 août 2025

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (2)

  • La mémoire des victimes, quant à elle, ne doit pas être oubliée, mais elle ne doit pas non plus être confinée à ces ruines. Un musée, un espace de recueillement et d'éducation sur l'explosion, pourrait être aménagé à proximité. Un lieu de mémoire digne et respectueux, loin de la déchéance et de la laideur. L'avenir du Liban ne peut pas se construire sur les vestiges de sa souffrance. Il est temps de tourner la page et de bâtir un futur où la justice et la reconstruction priment.

    Kellon Ya3ni Kellon

    15 h 16, le 04 août 2025

  • ces silos sont non seulement des témoins de l'horreur, mais ils ternissent également le paysage urbain. Leur silhouette défigurée est loin de représenter l'image d'un Liban résilient et tourné vers l'avenir. Il est temps de les remplacer par des structures modernes et fonctionnelles qui répondent aux besoins économiques du pays. Un nouveau port, des silos neufs, et une ville qui se reconstruit, voilà un projet qui incarne l'espoir et le renouveau. La mémoire des victimes, quant à elle, ne doit pas être oubliée, mais elle ne doit pas non plus être confinée à ces ruines.

    Kellon Ya3ni Kellon

    15 h 15, le 04 août 2025

Retour en haut