Actuellement à l'affiche du Monnot, « Chaghlet Fikr » mise en scène par Gabriel Yammine. Photo fournie par le Monnot
Alors que les crises humanitaires, économiques, politiques et culturelles n’en finissent pas d’éroder les fondements du pays, le théâtre Monnot s’est d’abord relevé des décombres de l’explosion du 4 août 2020, la plus violente de l’histoire de Beyrouth. Sous la direction de Josyane Boulos, reconduite pour un nouveau mandat de cinq ans par l’Université Saint-Joseph, ce lieu emblématique est redevenu un acteur-clé de la scène culturelle, ravivant les débats, élargissant les horizons, à l’image de la pièce coup de poing Journée de noces chez les Cromagnons de Wajdi Mouawad, qui n’avait finalement pas été jouée.
Avec audace et détermination, Josyane Boulos a orchestré une véritable renaissance du théâtre. Elle a consolidé les liens avec Beyrouth et sa banlieue meurtrie, tout en accueillant une programmation multiple, engagée et intergénérationnelle. Chaque année, près de 50 spectacles sont présentés, 14 productions originales voient le jour, et plus de 30 projets portés par de jeunes artistes trouvent leur place sur scène. Rien qu’en 2024 – malgré une fermeture de trois mois due à la guerre israélienne contre le Liban –, le Monnot a accueilli 60 représentations, 177 comédiens, 41 metteurs en scène, 27 auteurs, 16 producteurs, 3 films et plus de 54 000 spectateurs.
Figure passionnée et solaire, Josyane Boulos défend ardemment une vision inclusive du théâtre : un art pour tous, au-delà des privilèges économiques ou physiques. Au Monnot, on croise sur scène – et dans la salle – des enfants, des personnes âgées, des LGBTQ+, des artistes porteurs de handicaps sensoriels, cognitifs ou moteurs, reconnus à part entière comme citoyens et artistes, selon l’esprit même de la Constitution libanaise.
Diriger un espace culturel sous l’égide de la plus ancienne université du pays – l’Université Saint-Joseph (USJ) – n’a rien d’anodin. Fondé en 1997 à l’initiative d’Aimée Boulos et de l’Institut d’études scéniques, audiovisuelles et cinématographiques (Iesav), en plein cœur de l’ancienne ligne de démarcation, le Monnot répondait à une nécessité : celle de créer un lieu fédérateur, d’expression libre et de partage créatif dans un centre-ville meurtri. Depuis 2022, Josyane Boulos a su insuffler à ce théâtre une dynamique contemporaine unique, fondée sur le dialogue, la pensée critique et l’audace artistique.
« Ce théâtre dépasse de loin sa fonction première. Il est mémoire vive, lien social, souffle créatif. Un carrefour d’idées, un symbole de liberté d’expression et une bouffée d’espoir dans le vacarme du monde », a déclaré le père Salim Daccache, président de l’Université Saint-Joseph, lors de la cérémonie marquant la prolongation du mandat de la directrice. Il a réaffirmé l’engagement de l’USJ à ses côtés, qualifiant le théâtre Monnot de « refuge pour l’âme ». Ses deux espaces – la grande salle de 260 places et le théâtre de poche plus intimiste – ont vu passer les plus grands noms de la scène libanaise et internationale : Jalal Khoury, Aïda Sabra, Roger Assaf, Charif Khazendar, Irina Brook, Wajdi Mouawad...
Pourtant, le Monnot avance
Dans un pays où planifier tient de l’acte de foi, l’annonce d’une stratégie quinquennale relève presque du miracle. Les institutions théâtrales peinent à subsister, privées de soutien public, à la merci des soubresauts politiques et économiques, et des aléas des politiques de financement internationales. Pourtant, le Monnot avance.
Interrogée par L’Orient-Le Jour, Josyane Boulos raconte comment elle a su fédérer autour d’elle une équipe de douze jeunes professionnels engagés et tisser un réseau de soutiens – artistes, producteurs, donateurs – qui ont transformé le théâtre en un espace d’action, de transmission et de création. « Le Monnot, ce n’est pas juste un théâtre. C’est un lieu d’échange, d’accès, d’inclusion. Il reflète l’énergie créative du Liban. C’est une part vivante de l’héritage de l’USJ. Ensemble, nous partageons une vision : faire du théâtre un lieu d’apprentissage, de savoir et de performance. »
Parmi les ambitions pour 2025-2030 figure un projet novateur d’éveil culturel à destination de la petite enfance. Chaque dimanche, les bébés dès six mois, accompagnés de leurs parents, seront accueillis au théâtre pour vivre une expérience loin des écrans et des réseaux sociaux. Une initiative qui renforce le lien entre jeunes générations, théâtre et culture. Déjà, sous la direction de Josyane Boulos et de ses prédécesseurs, l’établissement a accueilli de nombreuses propositions pour le jeune public, dont le festival du Hakawati, qui a réuni des dizaines de conteurs du monde entier.

La programmation inclura également des résidences de création de 20 jours pour de jeunes artistes libanais et internationaux, ainsi qu’un chantier de modernisation des équipements techniques (son, lumière, dispositifs scéniques), pour maintenir le théâtre au niveau des normes internationales.
Autre projet d’envergure : la création, en septembre 2026, du Monnot d’or, une cérémonie qui distinguera les talents du théâtre libanais – meilleurs comédiens, metteurs en scène, auteurs, scénographes, techniciens... Un événement inédit, inspiré des Molière, des Tony ou des Olivier Awards, qui vient combler un vide laissé par l’abandon du Festival du théâtre national. « Il est temps que le Liban honore ses artistes », insiste Josyane Boulos. Et face aux doutes sur la légitimité d’un prix porté par une institution privée, elle rétorque : « Il y a un proverbe français que j’aime beaucoup : ‘‘Aide-toi, le ciel t’aidera’’. J’avance sans attendre. Attendre, c’est étouffer la création. Je suis comme un taureau, je fonce, je brise les murs, je fais l’impossible pour concrétiser mes idées. »
Dans un pays saturé de douleur, le besoin de rire est vital. C’est pourquoi le Monnot lancera, en 2027, un Festival méditerranéen de la comédie de Beyrouth, biennal, qui accueillera des spectacles venus du Liban, du monde arabe et d’Europe méditerranéenne – sous réserve, précise Josyane Boulos, que les conditions sécuritaires et financières le permettent. « Faire rire est plus difficile que faire pleurer. Et la comédie a un public immense au Liban. Ces dernières années, de nouveaux talents ont émergé dans le stand-up. Le Monnot les accueille, mais ce n’est pas encore suffisant. Il faut leur donner un cadre plus large, un festival à leur mesure. »
Et le nerf de la guerre, dans tout cela ? Le financement. Josyane Boulos souligne le soutien de l’Union européenne et de partenaires internationaux, mais insiste sur l’importance d’une gestion rigoureuse : le Monnot fonctionne depuis trois ans avec un budget autonome de moins de 200 000 dollars.
Elle lance enfin un appel aux amoureux du théâtre : « Le théâtre n’existe que par ceux qui le font vivre. Chaque don, petit ou grand, est une promesse faite à l’avenir. » Plusieurs formules de contribution sont proposées :
– don libre, sans contrepartie ;
– adhésion au Club jeunesse Monnot (100 dollars pour les moins de 25 ans) ;
– contribution producteurs soutenants (entre 1 000 et 2 000 dollars) ;
– ou don majeur, via le Cercle des étoiles : à partir de 5 000 dollars, avec un siège personnalisé portant le nom du donateur ou d’un proche, pour une durée de cinq ans.



