Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

Du « Siyāsatnāmeh » aux pasdaran : « Nizam al-Mulk » contre les mollahs

Il fut un temps où l’Iran siégeait au banquet des puissants. Le chah, gominé et botté, régnait sur le pays tel un monarque éclairé d’un Orient occidental. Allié de l’Amérique, courtisé par l’Europe, craint par ses voisins, protecteur des monarchies et gendarme du Golfe, il était l’incarnation de l’autorité dans toute sa splendeur. Le chah n’avait pas seulement lu le Shâhnâmeh. Il y croyait.

Puis vint l’année 1979. Le rideau tombe. Le roi des rois fuit. Et sur ce même tarmac de l’aéroport de Mehrabad, où, quelques jours plus tôt, les officiers de la garde impériale à genoux avaient supplié leur souverain de ne pas quitter, un autre théâtre s’ouvre : l’arrivée dans un Boeing d’Air France d’un ayatollah en robe noire. Il prêche l’anti-impérialisme, l’islam des origines et la fin d’un monde corrompu par l’Occident décadent. Il s’appelle Ruhollah, l’histoire le connaîtra sous le nom de Khomeyni. Déjà, un paradoxe : l’ayatollah entre dans l’histoire moderne à bord d’un avion français, tandis qu’il rejette le monde qui l’a transporté.

La République islamique qui remplacera la monarchie ne se proclame ni d’Est, ni d’Ouest, mais de Dieu. L’URSS ? Athée, donc maudite. Les États-Unis ? Le Grand Satan. Israël ? Entité sioniste à éradiquer. L’Arabie ? Monarchie décadente et schismatique. L’Égypte ? Infidèle depuis Camp David. L’Occident ? Dégénéré, honni. Cette révolution, toute pétrie d’absolu et de haine, née avec une revanche à prendre, se construit dans l’hostilité généralisée. Elle n’a pas d’allié. Elle n’en cherche pas. Elle excommunie au lieu de séduire et les gardiens de la révolution qui ont remplacé dans les ambassades les diplomates de qualité du chah ont été choisis beaucoup plus pour leur fidélité à la Doxa des mollahs plutôt qu’à leur maîtrise du Siyasatnâmeh qu’ils n’ont jamais ouvert. Ces pasdaran en guenilles baptisés ambassadeurs n’ont pas été choisi pour incarner l’élégance d’un Iran éclairé, mais pour porter en lettres de feu le message de l’Iran des ayatollahs, un feu qui n’illumine pas, un feu qui brûle. Fin d’une époque, celle des Abbas Oveida, Hassan Pakravan ou Ardeshir Zahedi qui parlaient plusieurs langues, lisaient Ferdowsi en français et citaient Nizam al-Mulk dans le texte. Ils finiront sous les balles des pelotons d’exécution.

Fin des salons, début des sermons. Fin de la diplomatie classique et début du prosélytisme armé. À Beyrouth, l’Iran divise et le Hezbollah, élevé à la rhétorique de Khomeyni, nourri aux pétrodollars du sanctuaire et formé dans les casernes des gardiens de la révolution, sert les intérêts de Téhéran et sacralise les martyrs. En Syrie, l’Iran manipule et réprime. En Irak, il y a le Hachd al-Chaabi, un nom qui claque comme une bannière noire. Des hommes en armes, fidèles non pas à Bagdad, mais à l’idéal de Qassem Soleimani – leur guide, leur martyr. À Sanaa, ce n’est plus de soutien qu’il s’agit, c’est une greffe idéologique et les houthis aux accents chiites, armés de missiles iraniens appliquent la stratégie de la guerre prolongée chère à Téhéran. Au Bahreïn, l’Iran excite les tensions en caressant les frustrations de la majorité chiite. En Azerbaïdjan, elle s’insinue, s’infiltre. Et puis il y a les Zaynabiyouns et les Fatimiyouns – chair à canon recrutée au Pakistan et en Afghanistan, envoyée mourir en Syrie. Des invisibles venus de loin, sacrifiés sur l’autel d’une stratégie impériale qui ne dit jamais son nom. Partout l’Iran inquiète, partout elle déstabilise, partout elle essaye d’assujettir. Elle n’a pas d’amis. Elle a des instruments, des vassaux. Et aujourd’hui, face à un Israël diplomatiquement armé jusqu’aux dents – soutenu par Washington et Londres, reconnu par les monarchies du Golfe, courtisé par l’Inde, intégré dans les calculs de Moscou – l’Iran se dresse… seul. La Russie, si prompte à vendre des armes, ne se mouillera jamais dans une guerre contre Tel-Aviv, elle fait la sourde oreille. La Chine, tout en calculs, joue la montre et les intérêts et fait celle qui ne veut pas voir. Pas d’amis, pas d’alliances. Seulement un isolement bruité de communiqués pompeux scandés par des thuriféraires qui ont remplacé la diplomatie par la propagande ; jeu dans lequel l’Iran a tout perdu sauf son isolement. Un pays seul qui avance comme on entre dans la nuit, à la fois aveugle et sourd.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Il fut un temps où l’Iran siégeait au banquet des puissants. Le chah, gominé et botté, régnait sur le pays tel un monarque éclairé d’un Orient occidental. Allié de l’Amérique, courtisé par l’Europe, craint par ses voisins, protecteur des monarchies et gendarme du Golfe, il était l’incarnation de l’autorité dans toute sa splendeur. Le chah n’avait pas seulement lu le Shâhnâmeh. Il y croyait.Puis vint l’année 1979. Le rideau tombe. Le roi des rois fuit. Et sur ce même tarmac de l’aéroport de Mehrabad, où, quelques jours plus tôt, les officiers de la garde impériale à genoux avaient supplié leur souverain de ne pas quitter, un autre théâtre s’ouvre : l’arrivée dans un Boeing d’Air France d’un ayatollah en robe noire. Il prêche l’anti-impérialisme, l’islam des origines et la fin...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut