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Culture - Installation

Quand les coupures d’électricité au Liban décrochent un prix prestigieux à Art Basel

Inspirée par la crise de l'électricité au Liban, « Periodic Sights », l’installation lumineuse de Joyce Joumaa, lui vaut le prestigieux prix Baloise à Art Basel 2025. Un hommage aux routines de l’ombre et à la mémoire visuelle d’un pays en panne.

Quand les coupures d’électricité au Liban décrochent un prix prestigieux à Art Basel

Gros plan sur l'installation de Joyce Joumaa, lauréate à la foire Art Basel. Photo Art Basel

Il existe, au Liban, une forme de chorégraphie silencieuse dictée par l’obscurité. Une cadence apprise dès l’enfance : connaître l’heure à laquelle le générateur privé s’éteint, savoir quelle prise est fiable, repérer les ampoules qui vacillent sous le courant public, celles qui s’allument grâce au privé. L’artiste libano-canadienne Joyce Joumaa, née en 1998, élevée entre Beyrouth et Montréal, a transformé ce ballet du quotidien en une œuvre lumineuse et politique. Son installation Periodic Sights, présentée à Art Basel 2025, lui a valu le prestigieux prix Baloise.

« Depuis 2019, comme tout libanais, je me suis mise à surveiller le tableau électrique. On vérifie sans cesse s’il y a du courant. C’est devenu un geste banal, un mouvement incorporé au quotidien », raconte-t-elle.

Ce geste, répété jusqu’à l’automatisme, elle l’a magnifié dans Periodic Sights, une œuvre faite de 28 boîtes à fusibles alignées en grille. À l’intérieur, des photographies prises à Beyrouth et Tripoli entre 2019 et 2023. Lorsqu’on les observe dans l’obscurité, les boîtes s’illuminent selon des horaires de délestage collectés à travers le Liban. Chaque lumière clignote en rythme, mimant la respiration électrique d’un immeuble réel au pays.

L’électricité comme langage de la crise

L’idée germe en 2019, au moment où la monnaie libanaise s’effondre et où les coupures s’intensifient. « Ce qui m’intéressait, c’était la manière dont la crise trouvait sa propre grammaire, comment elle se traduisait dans le quotidien », explique l'artiste. « Cette boîte à fusibles ne se limite pas à un objet technique : elle structure notre temps, notre rapport au monde, même notre manière de voir. »

Et c’est précisément cette question de la vision – ce que l’on perçoit, ce que l’on oublie – qui irrigue l’ensemble de son travail. Chez Joyce Joumaa, l’électricité devient une métaphore : celle du pouvoir, de la visibilité, de l’inégalité. « Après la crise, ceux qui avaient accès à la lumière bénéficiaient d’un privilège. C’est une forme de visibilité sociale : l’obscurité retire à certains ce qu’elle laisse aux autres. »

Mais elle refuse qu’on parle de « résilience » : « Je n’aime pas ce mot. Ce n’est pas ce que je veux dire. Et pourtant, ça l’est peut-être malgré tout. On s’adapte, on invente des manières de tenir. C’est cela que j’ai voulu montrer. »

« Periodic Sights », une œuvre faite de 28 boîtes à fusible alignées en grille. Photo Art Basel
« Periodic Sights », une œuvre faite de 28 boîtes à fusible alignées en grille. Photo Art Basel


Microhistoires et politique du visible

Joyce Joumaa inscrit son travail dans ce qu’elle appelle des « microhistoires » – ces fragments du quotidien qui révèlent les failles d’un système plus large. « Je ne parle pas de l’espace public au sens général, mais de la façon dont les citoyens négocient avec les infrastructures défaillantes, comment ils réagissent, comment ils pratiquent leur citoyenneté. »

Installée au Canada à l’adolescence, elle étudie le cinéma et les médias à l’université Concordia de Montréal. C’est là qu’elle se familiarise avec la pensée postcoloniale et commence à interroger les liens entre pouvoir, espace et représentation. « Cette sensibilité postcoloniale, très présente au Canada, a profondément influencé ma manière de penser. Je suis née après la guerre civile libanaise, ce n’est donc pas mon sujet. Mais je suis fascinée par ce qui précède 1975. Pourquoi ne parle-t-on jamais du passé colonial du Liban dans l’art contemporain ? »

De cette curiosité naît, entre autres, son film sur la Foire internationale Rachid Karamé à Tripoli, monument moderniste laissé à l’abandon. « À partir d’exemples concrets, j’essaie toujours de remonter à des enjeux globaux. C’est le fil rouge de ma démarche. » Son travail a été présenté au Centre canadien d’architecture à Montréal, au musée des Beaux-Arts de la même ville, ainsi qu’à Dazibao. En 2023, son projet To remain in the no longer est dévoilé au CCA : une méditation sur l’effacement, l’exil et les esthétiques de la perte.

L'artiste libano-canadienne Joyce Joumaa. Photo DR
L'artiste libano-canadienne Joyce Joumaa. Photo DR


Entre distance, mémoire et image

Les allers-retours entre continents ont affiné son regard sur le Liban. « Je ne créerais pas les mêmes œuvres si j’étais restée à Beyrouth. Ce n’est pas que Beyrouth ne m’aurait pas nourrie, mais la distance permet une autre lucidité. » Durant huit ans, elle circule entre le Canada, le Liban et plus récemment les Pays-Bas. « À force de départs et de retours, ma mémoire s’est construite dans le mouvement. Ce n’est ni mieux ni pire que celle de ceux qui sont restés. C’est simplement différent. »

De ces va-et-vient naît une pratique d’observation et de collecte. Bon nombre des images de Periodic Sights sont issues de ses archives personnelles, prises à l’iPhone : enseignes au néon sur les devantures des dékenés, fidèles quittant l’église, câbles enchevêtrés devant les façades. « Parfois, elles captent directement la lumière. D’autres fois, c’est juste le quotidien. Cette boîte, pour moi, représente le foyer. C’est là qu’on apprend à naviguer la crise », déclare celle se définit comme une « artiste de l’image en mouvement » – à la frontière du cinéma et de l’art visuel. « Je ne suis pas une réalisatrice à la Nadine Labaki. Mon travail circule dans les musées, pas dans les salles de cinéma. Chaque projet part d’une recherche. J’ai une approche quasi forensique : je fouille les archives, je cherche des indices. »

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Une récompense pour le Liban

Remporter le prix Baloise fut un choc. « Ce matin-là, je suis arrivée à la foire assez découragée. Il y avait beaucoup de très beaux projets, à grande échelle. Même si ce n’est pas ce qui compte, j’avais un sentiment d’infériorité. À 17h, on reçoit le message : nous avons gagné. J’étais sous le choc. » Dotée de 30 000 francs suisses (environ 38 000 dollars), la récompense comprend aussi l’acquisition de l’œuvre par deux grandes institutions européennes : le MUDAM au Luxembourg et le MMK de Francfort. C’est l’un des prix les plus respectés du monde de l’art contemporain. Et pour la première fois, il est décerné à une artiste libanaise.

« C’est irréel », souffle-t-elle. Mais plus que la reconnaissance individuelle, ce prix, estime-t-elle, donne de la voix au Liban, à cette réalité que son œuvre tente de raconter. La jeune femme espère qu’il apportera autre chose qu’un coup de projecteur : une forme de durabilité. « Le vrai problème, c’est de ne pas pouvoir vivre de son travail. Aujourd’hui, je peux enfin produire ce que je veux. C’est un tournant, oui. Et mon travail continuera à parler du Liban. »

Quant à Periodic Sights, elle en résume la portée d’une phrase : « La crise, le temps, la lumière… tout cela sculpte notre regard. Pour moi, c’est ça : voir. Et comprendre comment la lumière et le temps transforment ce que l’on perçoit. »

Il existe, au Liban, une forme de chorégraphie silencieuse dictée par l’obscurité. Une cadence apprise dès l’enfance : connaître l’heure à laquelle le générateur privé s’éteint, savoir quelle prise est fiable, repérer les ampoules qui vacillent sous le courant public, celles qui s’allument grâce au privé. L’artiste libano-canadienne Joyce Joumaa, née en 1998, élevée entre Beyrouth et Montréal, a transformé ce ballet du quotidien en une œuvre lumineuse et politique. Son installation Periodic Sights, présentée à Art Basel 2025, lui a valu le prestigieux prix Baloise.« Depuis 2019, comme tout libanais, je me suis mise à surveiller le tableau électrique. On vérifie sans cesse s’il y a du courant. C’est devenu un geste banal, un mouvement incorporé au quotidien », raconte-t-elle.Ce geste, répété...
commentaires (3)

Projet tres interessant, Joyce Joumaa a réussi a saisir le quotidien banal mais éprouvant des libanais, fi kahraba ma fi kahraba et en faire un projet artistique qui capte l’attention du spectateur. Belle presentation. Quelle fierté pour le Liban. Felicitations!

CW

13 h 28, le 08 juillet 2025

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Commentaires (3)

  • Projet tres interessant, Joyce Joumaa a réussi a saisir le quotidien banal mais éprouvant des libanais, fi kahraba ma fi kahraba et en faire un projet artistique qui capte l’attention du spectateur. Belle presentation. Quelle fierté pour le Liban. Felicitations!

    CW

    13 h 28, le 08 juillet 2025

  • Félicitations

    Georges Zehil Daniele

    08 h 16, le 04 juillet 2025

  • Bravo!

    Alain

    07 h 54, le 03 juillet 2025

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