« I Love – Baheb » devant les pyramides en Égypte. Photo DR
Elle a le geste calligraphique sculptural duquel affleure l’émotion, un sens esthétique sûr et des titres aussi parlants que Let’s Sit and Talk ou I Love. Normal pour une sculptrice qui déclare : « Certains écrivent des livres. Moi, je raconte une histoire, mon histoire, à travers mes œuvres. » La dernière en date de Marie Khouri, entremêlant art et design, trône actuellement au centre d’une exposition dédiée à la calligraphie orientale à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris.
Pourquoi ? Tout simplement parce que sous la blancheur lisse de ses formes tout en courbes et en sinuosités se cachent « les trois lettres et les deux ponctuations du mot arabe “Baheb” (J’aime) », indique l’auteure de cette sculpture d’une incroyable sensualité qui invite irrésistiblement au toucher. Une sculpture qui offre aussi la possibilité de s’y poser comme sur un banc, de s’y reposer et même de s’y lover. D’où son énorme succès… partout où elle passe.

Car, Baheb – I Love est, assurément, une pièce voyageuse. Une sculpture qui se décline, d’ailleurs, du marbre blanc, son matériau d’origine, à la fibre de verre immaculée, plus légère, lorsque ses déplacements l’exigent.
Ainsi, après avoir été exposée au Musée d’art de Vancouver « pendant dix-huit mois, alors qu’elle ne devait y rester que six », après y avoir « inspiré un ballet et un concert de jazz », après avoir été invitée à se poser en Égypte, au pied des pyramides de Gizeh, dans le cadre de l’événement Art Egypt, I Love a rejoint en France l’exposition « Écrire ou calligraphier ? L’alphabet arabe sublimé » qui se tient jusqu’en décembre 2025 à l’IMA.
« Cette œuvre refait, en somme, le parcours de ma vie. Il ne manque plus que Beyrouth pour que la boucle soit bouclée », s’exclame avec bonheur sa créatrice aux identités multiples.
De Beyrouth en guerre à Vancouver puis Paris
Née au début des années soixante au Caire, « de mère espagnole et de père moitié italien et moitié libanais », c’est à Beyrouth que Marie Khouri grandit, jusqu’à l’irruption de la guerre en 1975, l’enlèvement de son père et son assassinat. À quinze ans, elle passe ainsi sans transition « d’une vie de rêve au Liban » à un terrible choc traumatique et à l’exil. Car, c’est loin, très loin, à Vancouver au Canada, que sa mère décide de se réfugier. « Il a fallu s’adapter, exister et vivre différemment. Comme beaucoup de Libanais ayant traversé les mêmes situations, ces douleurs et ces épreuves m’ont construite. Elles forment les couches dont je suis faite », résume la sculptrice, qui fera, cependant, de ces émotions sombres, de ce rapport complexe à son histoire une œuvre d’une beauté lumineuse. Car celle qui croit au pouvoir exutoire de l’art l’affirme avec vigueur : « Le beau soigne les blessures. »
L’amour aussi. Celui de son mari Robert Khouri, un ami d’enfance retrouvé au hasard d’un voyage à Paris, amènera cette Libanaise devenue Canadienne et interprète professionnelle à s’installer en France. Là, c’est suite à la vente de la boîte de logiciels informatiques de son époux, dans laquelle elle occupait un poste administratif, qu’elle arrivera, « par accident », à la sculpture.
« La sculpture comme une langue nouvelle »
« Je m’étais retrouvée sans emploi et je me cherchais un peu. Comme j’avais envie de faire quelque chose de très différent de tout ce que j’avais pratiqué au préalable, je me suis inscrite en cours de dessin aux ateliers du Louvre. Mais il s’est vite avéré que je dessinais comme un pied ! Alors ma professeure de dessin m’a dit : tu sais Marie, toi et le crayon, ça ne va pas. Et elle m’a littéralement prise par la main pour m’emmener dans un cours de sculpture», raconte-t-elle. Poursuivant : « C’est bien tombé : la tridimensionnalité m’offrait un espace d’une beaucoup plus grande liberté que celui de la feuille, dans lequel je me sentais emprisonnée. D’ailleurs, dès le premier cours de terre glaise, la formatrice m’a demandé depuis combien de temps je sculptais. Alors que je n’avais jamais rien fait à part de la pâte à modeler avec mes enfants ! J’ai alors pris des cours pour m’initier aux différentes techniques et je suis devenue sculptrice. Petit à petit, c’est devenu une passion. La sculpture a été comme découvrir une nouvelle langue pour moi. J’avais enfin trouvé un moyen de m’exprimer et de dire des choses que je n’avais eu ni le courage ni l’envie de verbaliser avant. Ça a été un peu comme une thérapie pour moi. »

Sans doute est-ce de là que lui viendra l’envie de transcrire en éléments sculpturaux l’intégralité de l’alphabet arabe, sa langue natale. Pour faire des phrases sculpturales. Des œuvres qui tissent un lien subtil entre le concept, la forme et le message sous-jacent. Comme ce Let’s Sit and Talk, un premier ensemble sculptural calligraphique formé de la juxtaposition des lettres arabes de Da’ouna najloss wa natahaddath. Et qui se présente tout à la fois comme une œuvre d’art et un agencement fonctionnel de sièges. La sculptrice, qui avoue une prédilection pour les œuvres d’art publiques – « Parce qu’elles représentent à la fois un moyen de me challenger mais aussi de parler à un public plus large que les seuls amateurs d’art » –, signera d’autres œuvres, aux inspirations, formes et matériaux différents, comme la série des Fleurs du Mal ou la trentaine de grandes pièces (certaines atteignant les 5 mètres de hauteur) qui ont trouvé naturellement leur place dans des musées et des espaces publics tant en Europe qu’en Amérique du Nord.

« C’est cependant Let’s Sit and Talk qui reste la plus importante à mes yeux, affirme Marie Khouri. Outre sa technique, elle matérialise les thèmes d’identité, d’interconnexion et de rapprochement des cultures qui me tiennent à cœur. » C’est dans le prolongement de ce concept qu’elle réalisera, douze ans plus tard, I Love, dont les formes curvilignes à l’esthétique épurée véhiculent sa déclaration d’amour et de paix universels.
Cet apaisement qui se reflète dans le travail de cette artiste est le fruit du processus créatif qui lui a permis d’exprimer « ces vies brûlées, noircies, abîmées qui nous ont faits diaspora », dit-elle. « En m’immergeant dans mon travail, c’est une sensation de purification, de libération, un moment méditatif que j’en retire et j’y laisse, à chaque fois, une partie de moi. Et pourtant, une fois finalisée, l’œuvre est simple, belle. Elle m’apporte la confirmation de ce que je veux croire. À savoir, qu’au bout de chaque tunnel, il y a une lumière », soutient avec conviction Marie Khouri, qui s’estime aujourd’hui « privilégiée ». Et dont l’un des plus ardents souhaits est de voir ses sculptures calligraphiques, tisseuses de lien et de paix, débarquer également « dans un pays où leur langue fait sens, dans la région arabe ou encore au Liban ». Avis aux intéressés.
*« Écrire ou calligraphier ? L’alphabet arabe sublimé » jusqu’en décembre à l’IMA Paris.


