C’est peut-être le bon moment. Celui où, à défaut de changer de destin, on change de logo. C’est ce que font toutes les marques en fin de cycle : elles changent de police, de palette de couleurs, parfois de nom. Chez nous, avec la police absente et les couleurs nombreuses, on pourrait au moins tenter le drapeau.
Parce qu’il faut dire les choses : le drapeau ne signifie plus rien.
Le rouge ? Le sang des martyrs. Oui, mais lesquels ? Ceux du Sud ? De la guerre civile ? Des attentats ? De l’explosion ? On a trop de sang pour une seule couleur. Le blanc ? Pour la paix ? Celle du déni ? Du silence ? De la complicité lâche du citoyen qui refuse le changement en se plaignant de sa situation ? La paix sponsorisée par les banques ? Quant au cèdre… On dirait le sticker odorant d’une laverie bon marché. 100 % naturel, sans futur ajouté.
Et pourtant, on s’y accroche. À cette image, à ce récit, à cette carte postale nationale imprimée dans les années 1960 et jamais mise à jour. Mais dehors, tout s’écroule.
Dimanche, c’étaient les élections municipales à Beyrouth. 21 % de participation. Vingt et un pour cent. Une ville qui passe son temps à pleurnicher sur les réseaux sociaux, à maudire la classe politique, à appeler au changement… seulement un cinquième de la capitale a pris la peine de voter. Et la semaine dernière, à Tripoli : 25 %.
Mais ce n’est pas seulement l’abstention qui fait mal. C’est ce que ces élections ont révélé, une fois de plus : la priorité donnée à l’équilibre confessionnel sur tout autre forme de projet. Oubliée, la vision d’une ville ; mais sacralisé, le respect insensé d’une parité religieuse. L’équation chrétien-musulman a écrasé tous les programmes.
Mais un jardin public n’a pas de religion. Un trottoir accessible, une rue éclairée, une gestion des déchets, une piste cyclable : ce sont des besoins de citoyens, pas de communautés. On a lâché la proie pour l’ombre. Encore. On a troqué la ville contre son apparence. On a offert les clés de l’urbanisme à des équilibristes confessionnels. Résultat : des idées petites, sans souffle, sans promesse de transformation. Une municipalité entre un vendredi et un dimanche. Un samedi immobile. À cheval sur de faux principes. Rien ne bouge, mais tout prétend exister.
Le monde, lui, continue de tourner. Les conflits changent de forme. Les empires déplacent leurs lignes. Les intelligences artificielles remodèlent les économies. Les nations se battent pour du lithium, pour des microprocesseurs, pour la souveraineté numérique. Chez nous, il faut douze rameurs chrétiens et douze rameurs musulmans pour s’assurer que le naufrage se fait dans les règles de la parité islamo-chrétienne.
La petitesse de nos idées est à la hauteur de l’exiguïté de notre ambition collective. Nos débats politiques sont des joutes de cours d’école. Nos rêves sont des comptes bancaires en ligne. Nos projets, des postes de consultants. Il n’y a plus de souffle, plus de récit, plus d’horizon.
Mais on a encore un drapeau.
Il est temps d’assumer ce que nous sommes devenus : une nation mercantile, transactionnelle, nomade, épuisée. Une nation qui parle trois langues, mais ne sait plus dans laquelle rêver. Une nation dont les villages sont des décors, dont les traditions sont des chorégraphies et dont l’identité est un patchwork sponsorisé par les transferts de la diaspora. Et pourtant, on continue de faire semblant. De dire « patrie », « mémoire », « héritage », « solidarité ». Mais ces mots n’ont plus d’ancrage. Ils flottent. Ils sonnent creux. Comme nos urnes.
Alors, revisitons l’emblème.
Pas pour mentir. Pour nous regarder en face. Pour dire : « Voilà ce qu’on est. » Voilà ce qu’il nous reste. Un pays en liquidation. Mais pas encore mort. Un pays sans vision partagée, mais avec un instinct de survie encore actif. Un pays qui peut peut-être, par pur pragmatisme, par fatigue même, trouver une manière de rester dans la course.
Quitte à n’avoir plus de convictions, pourquoi ne pas miser sur ce qu’on sait faire : s’adapter. Vendre. Transformer l’éphémère en produit. Créer des zones économiques franches, pas pour attirer des idéaux, mais pour attirer des devises. Des hubs, des plateformes, des corridors. Ce n’est pas noble. Mais c’est concret. Et dans le monde d’aujourd’hui, c’est peut-être suffisant pour ne pas couler.
Et peut-être qu’en construisant un peu d’économie, on reconstruira un peu de société. Peut-être que dans le mouvement, on retrouvera un sens. Pas une utopie. Pas une épopée. Mais une fonction.
Alors oui, changeons de drapeau.
Testons. Un drapeau sans symbole, sans mythe, sans illusion. Juste le mot « rien », en lettres majuscules. Rien comme point de départ. Rien comme refus du mensonge. Rien comme espace à remplir. Ce serait au moins honnête.
Et dans ce vide, peut-être qu’on réapprendra à rêver. Pas du Liban d’hier. Mais d’un Liban qui fait encore, à sa manière bancale, partie du monde. Pas au centre. Pas à l’avant-garde. Mais toujours là.
Encore debout.
Pour l’instant.
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Merci pour cet article si bien rédigé. Tous les mots qui résument le sentiment d’appartenance à un Liban , qu’on voudrait NOUVEAU, de la majorité du peuple Libanais. Est-ce que notre rêve deviendra un jour réalité? Serons-nous toujours debout ? J.Mecattaf
09 h 36, le 29 mai 2025