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Nos lecteurs ont la parole

Essai de conciliation de l’inconscient collectif des chrétiens d’Orient avec leur environnement islamique

Lorsqu’une histoire est marquée par des tragédies, les communautés qui les subissent tendent à modifier, au niveau de leur inconscient collectif, la réalité. Les faits sont souvent amplifiés et se transforment en récits mythiques ou légendaires. Ces récits idéalisent le passé, construisant des symboles d’héroïsme ou de victimisation qui renforcent l’identité et la résilience communautaires. C’est le cas des chrétiens d’Orient qui, sous domination musulmane, vivaient en tant que « dhimmis ». Leur mémoire collective a parfois amplifié les souffrances, occultant les périodes de cohabitation harmonieuse et de prospérité qu’ils ont vécues dans le monde islamique.

L’inconscient collectif des chrétiens d’Orient est, en effet, marqué par deux représentations : la cohabitation complexe avec le monde islamique, alternant paix, tensions et persécutions, d’une part, et l’image d’une Europe idéalisée, perçue comme un refuge chrétien face aux exactions subies au Moyen-Orient, d’autre part. Ces perceptions continuent de façonner leur identité.

Les deux religions, christianisme et islam, prônent l’amour et le pardon, mais diffèrent dans leur approche. Le christianisme met l’accent sur une relation personnelle avec Dieu, souvent perçu comme un père bienveillant : « Notre Père qui es aux cieux. » Cette relation se développe dans un cadre qui distingue le spirituel du temporel, comme l’indique le célèbre « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». En revanche, l’islam, construisant une « oumma » islamique, fusionne les dimensions sociales, religieuses et politiques de la société. L’amour et le pardon y prennent des formes variées selon le contexte.

Comment le monde islamique, des conquêtes musulmanes à la fin de l’Empire ottoman, a-t-il appliqué les enseignements des sourates du Coran ? Et, par ailleurs, comment l’Europe chrétienne, du début du christianisme à la fin de la Seconde Guerre mondiale, a-t-elle incarné les enseignements de Jésus dans ses décisions, ses actions et son traitement des minorités au sein de son environnement ? Il s’agit là d’une toute autre histoire.

La comparaison des conditions des minorités religieuses en terre islamique et européenne révèle des dynamiques contrastées. Le monde islamique appliquait la « dhimma » offrant une protection légale aux non-musulmans en échange d’un impôt, bien que cette protection ne fût pas toujours garantie. En revanche, l’Europe chrétienne, malgré les enseignements de Jésus sur l’amour du prochain, infligeait souvent des persécutions et des exclusions aux minorités. En définitive, ces deux civilisations géraient leurs minorités de manière distincte, en fonction du contexte historique et religieux du moment.

Au cours des 1 300 ans d’histoire islamique, les juifs et les chrétiens, désignés comme « Gens du Livre », ont été soumis à des conditions diverses oscillant entre tolérance et oppression, selon les dynasties musulmanes. Sous les Omeyyades et les Abbassides, malgré des droits restreints en tant que « dhimmis » et des périodes de discrimination, ces communautés ont joué un rôle significatif et ont participé activement à la vie intellectuelle, culturelle et économique de l’époque, contribuant ainsi à l’essor de la civilisation islamique. Les périodes de discrimination ont alterné avec des moments de tolérance, notamment sous les Fatimides. Avec les Mamelouks, des conversions massives à l’islam se sont produites, exacerbées par les tensions liées aux croisades. Le système des « millets » ottoman a accordé aux juifs et aux chrétiens une autonomie relative. Cependant, des répressions en réponse à des révoltes se sont produites, bien que cela ne fût pas la règle.

Les massacres hamidiens de 1894 à 1896, connus comme étant parmi les plus sanglants de l’époque, ont causé la mort de 3 000 à 80 0000 Arméniens. De plus, des violences ont marqué les relations entre musulmans fanatiques et chrétiens, notamment en 1860 au Liban et à Damas, faisant 11 000 victimes. Quant au génocide de 1915 contre les Arméniens, les Assyriens et les Syriaques perpétré par les Jeunes-Turcs, il échappe au cadre strictement religieux islamique, étant plutôt motivé par des idéologies nationalistes et laïques d’inspiration occidentale.

Au XIXe siècle, les réformes des « tanzimat » de 1839 et de 1856 ont été instaurées afin de garantir l’égalité entre tous les citoyens, sans distinction de religion. Ces réformes ont favorisé les « Gens du Livre » en abolissant le système des « millets » et en leur accordant des droits égaux, leur permettant d’accéder à des postes dans la fonction publique et l’éducation. Toutefois, en 1876, le sultan Abdülhamid II a abrogé ces réformes, entraînant un retour à des pratiques discriminatoires qui ont limité les droits des minorités, annulant ainsi les avancées réalisées en vue d’une société plus équitable.

Malgré les tensions et les violences subies sous la domination islamique, les juifs et les chrétiens ont réussi à préserver leur culture, leur identité et leur rôle économique. Dans certaines régions, leur population a même augmenté par rapport à celle des musulmans. Sous l’Empire ottoman, le système des « millets » a favorisé leur autonomie religieuse, éducative et culturelle, leur permettant ainsi de s’organiser et de s’épanouir sous l’autorité de leurs chefs spirituels.

De l’autre côté de la Méditerranée, à partir du XIIe siècle, la civilisation européenne a connu des avancées majeures dans plusieurs domaines. Pourtant, alors même que l’Europe semblait aspirer à une civilisation fondée sur l’égalité et la fraternité, elle a paradoxalement été marquée par une idéologie de supériorité culturelle, religieuse et raciale. Ce fanatisme, alimenté par un nationalisme exacerbé, des théories eugénistes fallacieuses du XIXe siècle et la conviction d’une supériorité religieuse, a conduit à des violences massives, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Europe.

L’Europe a été marquée par des conflits internes, tels que l’Inquisition et les croisades contre les hérésies. Parmi les victimes, on trouve les cathares dès le XIe siècle, les vaudois en 1487 et les hussites en Bohême entre 1419 et 1436, ayant tous subi des massacres généralisés touchant les civils et entraînant des milliers de victimes. Les guerres de religion entre catholiques et protestants aggravèrent encore la situation. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Oustachis catholiques, au pouvoir en Croatie, instaurèrent une politique de purification ethnique visant les chrétiens orthodoxes, les juifs et les Roms et provoquant la mort de 750 000 personnes.

Les juifs ont subi des persécutions et des souffrances pendant des siècles, notamment entre le Moyen Âge et le XIXe siècle. Dès la première croisade, ils ont été marginalisés, soumis à des expulsions et à la création de ghettos dans de nombreux pays européens. Cependant, certaines régions, comme les Pays-Bas, la Pologne-Lituanie et l’Italie de la Renaissance, ont connu des périodes de relative tolérance, permettant aux juifs de pratiquer leur religion malgré certaines restrictions. Néanmoins, la majorité des pays européens ont imposé une discrimination systématique, particulièrement lors crises. L’Holocauste, orchestré par les nazis, a marqué l’apogée tragique de cette persécution, avec six millions de victimes juives et un héritage profond de préjugés antisémites en Europe. Dès le XIIIe siècle, des expulsions massives ont eu lieu, notamment en France sous Philippe IV le Bel et Charles VI, ainsi qu’en Angleterre sous Édouard Ier, qui ordonna l’expulsion des juifs en 1290. En Suisse, des accusations de meurtres rituels ont conduit à l’expulsion de communautés juives dès 1349. En Espagne musulmane, la période de « Convivencia » sous la domination musulmane a pris fin avec la « Reconquista » de 1492, qui entraîna l’expulsion des juifs par les rois chrétiens. Beaucoup ont trouvé refuge dans l’Empire ottoman. Ces événements soulignent les contradictions d’une société qui, tout en prônant des valeurs de tolérance et de progrès, a parfois pratiqué l’exclusion.

La violence de l’Europe ne se limite pas à ses frontières, mais s’étend à l’ensemble du monde. La colonisation, en particulier, a réduit des millions de personnes en servitude et dévasté de nombreuses populations locales. Plusieurs continents ont été touchés : une partie de l’Asie, l’Amérique et l’Australie, où les populations autochtones, après une longue histoire d’exploitation, ont été réduites à des minorités marginalisées. L’Afrique, quant à elle, a été profondément marquée par l’esclavage transatlantique, laissant des cicatrices durables dans ses sociétés et ses cultures.

J’espère que cette mise en perspective historique aidera les chrétiens d’Orient à replacer dans leur contexte historique les événements douloureux de leur passé dans le monde islamique. En les comparant aux réalités d’autres civilisations prônant l’amour et le pardon, il devient possible d’en mieux comprendre la portée. Ces souvenirs ne doivent pas faire oublier des siècles de collaboration et de coexistence harmonieuse. Une telle compréhension pourrait renforcer le vivre-ensemble et favoriser une meilleure harmonie dans leur environnement actuel.

Georges Élias BOUSTANI

Architecte D.P.L.G.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Lorsqu’une histoire est marquée par des tragédies, les communautés qui les subissent tendent à modifier, au niveau de leur inconscient collectif, la réalité. Les faits sont souvent amplifiés et se transforment en récits mythiques ou légendaires. Ces récits idéalisent le passé, construisant des symboles d’héroïsme ou de victimisation qui renforcent l’identité et la résilience communautaires. C’est le cas des chrétiens d’Orient qui, sous domination musulmane, vivaient en tant que « dhimmis ». Leur mémoire collective a parfois amplifié les souffrances, occultant les périodes de cohabitation harmonieuse et de prospérité qu’ils ont vécues dans le monde islamique.L’inconscient collectif des chrétiens d’Orient est, en effet, marqué par deux représentations : la cohabitation complexe...
commentaires (1)

Il y a des erreurs dans le nombre des victimes des massacres hamidiens de 1894 à 1896 ; Correction ; Les massacres hamidiens de 1894 à 1896, connus comme étant parmi les plus sanglants de l’époque, ont causé la mort de 30 000 à 80 000 L'auteur

Boustani Georges

08 h 32, le 23 avril 2025

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  • Il y a des erreurs dans le nombre des victimes des massacres hamidiens de 1894 à 1896 ; Correction ; Les massacres hamidiens de 1894 à 1896, connus comme étant parmi les plus sanglants de l’époque, ont causé la mort de 30 000 à 80 000 L'auteur

    Boustani Georges

    08 h 32, le 23 avril 2025

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