C’est un ancien air vicié qui souffle avec le retour de l’enfant prodigue (plutôt que prodige), qui a dilapidé la fortune de son père et mené toutes ses entreprises – internes et externes – à la faillite, qui s’était entouré de corrompus qui l’ont gâté davantage, qui a conduit, avec l’aide d’autres leaders de l’opposition, la révolution du Cèdre à l’impasse et le mouvement du 14 Mars à sa dissolution, qui a été Premier ministre de gouvernements voraces qui ont saigné l’État libanais et dévalisé son Trésor, qui était en fonction lors de la révolution du 17 octobre 2019, qui faisait partie des « kellon yaani kellon » (« tous veut dire tous ») et qui a dû démissionner, qui a connu des mésaventures et fait l’objet de controverses, comme sa séquestration à Riyad par MBS ou son affaire avec la mannequin sud-africaine à qui il avait offert 16 millions de dollars...
En effet, je ne vois pas du tout se profiler une « nouvelle ère », mais je me vois faire demi-tour vers l’ancienne aire de jeux, de magouilles et de rapines, une aire de course à la curée pour la reprise du pouvoir, une aire de clivage communautaire, de montée aux extrêmes sectaires, de confrontations entre deux camps et deux rues – chiite vs sunnite –, une aire de tensions, de troubles confessionnels, de guéguerres intestines, de manifs et de contre-manifs... Bref, un air de déjà-vu dans les deux décennies passées.
Nous n’avons pas besoin d’être des voyants ou des visionnaires pour voir dans la cérémonie d’accueil et le rassemblement monstre au centre-ville de Beyrouth du 14 février 2025, essentiellement composé d’un parterre sunnite, un remake, une version renouvelée d’un ancien mauvais film – un navet en fait – au déroulement et au dénouement fort malheureux.
Les slogans creux tels que « Liban d’abord », « Souveraineté nationale », « État normal », « Vivre-ensemble », « Futur prospère », etc. se trouvent contredits par les politiques et les mentalités calamiteuses du passé qui déteignent déjà sur le présent, au premier jour du fameux retour, à en juger par cette banderole qui affiche, au beau milieu des cinq figures sunnites, celle d’un dictateur sanguinaire irakien qui a, lui aussi, massacré et gazé son peuple. Outre le message hostile qu’on envoie à son tombeur américain.
Nul besoin, donc, d’être prophète pour prédire le retour de l’ancienne ère aux liaisons adultères. D’ailleurs, le gouvernement de Nawaf Salam, de courte durée jusqu’aux prochaines législatives, n’aura pas le temps de concrétiser et de finaliser les réformes et de remplir toutes ses promesses. À l’issue des prochaines élections, un important bloc parlementaire haririen imposera son « enfant prodigue » (ou un membre de sa famille) comme Premier ministre et une nouvelle cohabitation avec le nouveau Aoun prendra place dans les sphères du pouvoir exécutif. Nawaf Salam laissera ses projets de réforme inachevés à son successeur qui prendra soin de les « achever » à sa manière. Et rebelote pour un mandat de tiraillements, de compromissions, de magouilles, de scandales, d’impunité, de crises...
D’ailleurs, le discours du fils prodigue, à son « fracassant retour », traduit le même esprit de compromission et de valse-hésitation qui a caractérisé ses années d’exercice du pouvoir. Au même prétexte de la préservation de la paix civile, il a attribué l’assassinat de son père au régime syrien déchu et disculpé les assassins directs de son père, membres du parti dit de Dieu, accusés et condamnés par le TSL.
C’est avec ce même esprit opportuniste, pragmatiste et confessionnel du passé que le Futur inaugure sa nouvelle ère et chante son nouvel air faussement nationaliste. Force est d’admettre qu’à l’heure où l’on songe sérieusement à déconfessionnaliser la vie politique et à laïciser pour de bon la nation, ce retour communautariste s’avère fort inopportun et dangereusement malsain, en ravivant l’identitarisme étriqué confessionnel au détriment de l’identité et de l’appartenance nationales. Le sunnisme politique est de retour à la faveur du déclin (provisoire) du chiisme politique. En conséquence, le maronitisme politique, qui ne voudra pas être en reste, aura ses prétendants qui vont de nouveau s’écharper pour avoir la représentation exclusive de leur communauté.
Mais à la décharge de cette « enfance » ratée, au long ratage politique, de retour à l’âge soi-disant adulte après une pause attentiste de trois ans, il faut dire que le gouvernement actuel ne lui servira pas de modèle à suivre – sauf erreur d’appréciation – en raison de sa politique de réformes exempte de reddition des comptes, de justiciabilité, d’audit juricomptable, d’indemnisation des déposants, de poursuite des politiciens et des banquiers véreux, de restitution des fonds volés et transférés dans des comptes à l’étranger, de procès pour crimes financiers, d’arrestation des véritables responsables de l’explosion du port, d’ouverture des dossiers judiciaires de la longue série d’assassinats politiques... C’est un air gouvernemental d’amnistie qui se dégage, au motif lâche et fallacieux de préserver la stabilité (nonobstant toutes les formes d’instabilité constatées), qui n’est autre que la préservation de son pseudo-pouvoir et de ses privilèges et la soumission au fait accompli milicien qui continue de dicter la loi des hors-la-loi.
Et les troubles sur la route de l’aéroport, le blocage récurrent de cette artère vitale, l’attaque du convoi de la Finul, le « laisser-manifester » qui a suivi le lendemain malgré les méfaits et la casse de la veille, malgré les déclarations fermes des autorités et les prétendues interpellations des assaillants et vandales (qui seront certainement, comme d’habitude, relâchés) n’augurent pas une nouvelle ère, mais un ancien « air » sous forme de fusil illégal, un ancien air de vengeance, de haine, de volonté de domination idéologique et confessionnelle... un air guttural, étouffant et délétère que l’on continuera à entendre et à respirer sous le couvercle fumant de la cocotte-minute de la paix civile... qui peut sauter d’une minute à l’autre.
Pour ne pas conclure sur une note désespérante, il conviendra de dépoussiérer le poing de la révolution du 17 octobre 2019 et de remettre son train populaire en marche, en soutien à la « nouvelle ère », avec ses wagons transcommunautaires aux couleurs purement libanaises, desquels s’échappera à nouveau le bon ancien-nouvel air du slogan « kellon yaani kellon » qui viendra dissiper l’air ambiant pollué de tous les dérailleurs et les fossoyeurs du pays, pour ainsi promouvoir l’unité nationale et préserver le climat de changement du nouveau règne.
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