L'écrivain japonais Haruki Murakami. Photo K. Kurigami
L’objet-livre arbore une couverture enchantée, dessinant un paysage nocturne et urbain, noir et fuchsia. Il annonce l’immersion dans un univers marqué par la dualité, l’hésitation permanente. Entre le moi et les autres, la ville et la montagne, l’amour et la perte, le rêve et la conscience, la parole et le silence, le sens et le mystère, le corps et l’âme… La Cité aux murs incertains (Belfond 2025) campe un univers qui tisse habilement la poésie du quotidien à un monde onirique obéissant à ses lois propres. Haruki Murakami orchestre plus de 500 pages autour d’un fil narratif très simple : un jeune homme de dix-sept ans est amoureux d’une fille qui l’invite à connaître son vrai moi en se rendant dans une mystérieuse cité, où les ombres n’existent pas. Puis elle disparaît. Le narrateur va passer toute la suite de son existence à tenter de retrouver les traces de son amour perdu.
« Là-bas, au milieu de la rivière, il y a un magnifique îlot couvert de saules, plusieurs collines et, un peu partout, de paisibles licornes. » Dans cet univers qui n’est pas sans évoquer L'Abbaye de Thélème dans sa dimension enchanteresse et paisible, le moi peut s’exprimer sans masque. À travers la remise en cause permanente de la réalité, qui n’est pas toujours celle que l’on croit, Murakami semble s’emparer du Mythe de la caverne de Platon. « Mais en fin de compte, qu’est-ce que cela signifie, perdre son ombre ? »
Dans la cité aux murs incertains que nous dépeint l’ouvrage, le narrateur devient liseur de rêves. « Et les rêves commencent à se tisser. Comme un cocon qui éjecte du fil, d’abord timidement puis avec un enthousiasme manifeste. Ils ont quelque chose à raconter. Ils ont dû attendre patiemment sur l’étagère le moment de sortir de leur coquille. »
Puis le héros retrouve son ombre, et sa réalité japonaise. Il s’installe dans les montagnes, où sa vie de bibliothécaire l’emmène une fois de plus aux confins du réel, à travers le mystérieux M. Koyasu et le jeune garçon de Yellow Submarine.
Le roman peut être lu comme une histoire d’amour, une traversée fantastique de l’existence, une réflexion sur la condition humaine, une immersion dans le soliloque d’un homme, condamné à ses propres questionnements.
L’art de Murakami est de proposer une vision de ces mondes parallèles de manière puissante, avec une extrême douceur. Le récit se déroule dans la simplicité d’une narration parfaitement tenue, haletante, qui incarne ses personnages avec une netteté saisissante. Certaines pauses visuelles proposent l’insertion de véritables tableaux esthétisés, qui plongent le lecteur dans le quotidien enchanté d’un personnage solitaire et habité par ses rêves. « Je me suis dit alors qu’il y avait sans doute plus d’une réalité. Que chacun de nous était obligé de faire son choix parmi d’autres dans ce qui se présentait comme le réel. »
Platon, « Norwegian Woods » et Murakami
Maître de conférences à l’Université Jean Jaurès de Toulouse, Dan Fujiwara est spécialiste de la littérature japonaise contemporaine, notamment de la littérature transfrontalière. « Je travaille essentiellement sur un corpus d’auteurs étrangers qui ont écrit en japonais, avec la question de voir dans quelle mesure leur expérience prend forme dans leurs écrits. Les auteurs japonais qui ont écrit depuis l’étranger ou dans d’autres langues sont également concernés. Il s’agit de voir comment leurs textes sont influencés par le japonais sur un plan langagier, culturel, esthétique», précise le chercheur d’une voix posée.
Fujiwara a fait ses études au Japon. « Je me souviens du premier roman de lui que j’ai lu, qui a été traduit en français sous le titre, La Ballade de l’impossible. Il est sorti en 1987 au Japon et le titre signifiait littéralement forêt norvégienne, en référence à la chanson des Beatles Norwegian Woods. Je me souviens avoir été frappé par la puissance narrative du texte. Le titre montre à quel point la musique est importante pour l’auteur. Dans les années 70, l’auteur tenait d’ailleurs un club de jazz, et il a toujours été aussi un amateur de musique classique, de musique pop, ce qui transparaît dans ses textes», affirme le chercheur.
Selon lui, le romancier au succès planétaire ne se situe pas dans la lignée d’une tradition romanesque japonaise. « Ce qui le particularise, c’est une rupture avec la tradition, et cela lui a été reproché par certains critiques dès la fin des années 70 au Japon. S’il a d’emblée reçu un certain nombre de prix dans son pays, on a pu considérer ses textes comme relevant d’une littérature plutôt légère », avance-t-il. « En littérature japonaise, on fait la distinction entre la littérature légère qui relève du divertissement et celle qui est plus noble, plus sérieuse, qui correspond au roman personnel, une forme d’autofiction, apparue dans les années 1920. Ce type de roman a dominé la scène littéraire japonaise pendant de nombreuses années », explique l’universitaire. Il présente des accents bien particuliers. « Les auteurs se basent sur leur expérience de vie, en faisant le choix de s’exposer au public en révélant les aspects les plus vils de leur être. Il y a une dimension de confession, et c’est à celui qui va le plus loin dans cette démarche », précise Fujiwara. Si La Cité aux murs incertains n’explore pas l’âme humaine dans cette optique, on y retrouve néanmoins le souci constant de la peinture de l’intériorité, matrice des personnages. « Murakami s’est démarqué de son héritage japonais, en évitant toute approche morale de l’introspection et en travaillant beaucoup la forme narrative. C’est la puissance du récit qui conduit le lecteur et le séduit. La discontinuité temporelle participe aussi à son écriture, en créant des allers-retours dans l’organisation des événements. Cela demande beaucoup d’habileté, si on le fait maladroitement, cela ralentit la lecture et la rend intéressante. Or il a une capacité à tenir le fil de lecture dans sa façon de raconter », ajoute-t-il.
Le corps, l’universel et le Nobel
Le corps a une place toute particulière dans La Cité aux murs incertains, ce qui selon Fujiwara pourrait faire écho à la théorie du corps, shintairon, dans la philosophie japonaise, où il va au-delà de la simple physicalité pour englober des dimensions spirituelles, esthétiques et existentielles.
De surcroît, le chercheur insiste sur l’influence des romanciers américains sur l’œuvre de Murakami. « Jusque dans les années 70, la civilisation américaine était considérée comme celle des ennemis. On a pu reprocher à Murakami de s’inspirer de Salinger, Raymond Carver ou Fitzgerald, qu’il a traduits en japonais », poursuit-il.
Lauréat des prix littéraires les plus prestigieux au monde, Murakami est régulièrement pressenti pour le Nobel de littérature. « Son écriture est assez universelle, il a vécu en Italie, en Grèce, aux États-Unis, en Irlande, et il est conscient de l’enjeu des choix lexicaux en japonais dans une optique de traduction. Ses histoires ne sont pas toujours ancrées au Japon, elles pourraient se passer n’importe où. Peut-être que ce qui manque à son œuvre pour le Nobel, c’est une dimension engagée, qui exprime une vérité politique et sociale du Japon, même si les critères du jury du Nobel ne sont pas toujours évidents », avance Dan Fujiwara. Pour les néophytes de l’œuvre de Murakami, il recommande de commencer par Le Meurtre du commandeur (Belfond, 2028).
« Je ne me vois pas. J’aimerais que mon cœur puisse être reflété dans un miroir », souhaite la jeune fille de La Cité des murs incertains. Murakami parvient à esquisser ce miroir, à vif, à nu.



