Le poste-frontière de Masnaa, qui relie Beyrouth à Damas, le 8 décembre 2024. Fadel Itani/AFP
Je n'aurais jamais imaginé retourner un jour en Syrie. Lors de ma dernière visite (parfaitement transactionnelle) au pays de mon père, en 2017, je m'étais assuré que je n'aurais plus jamais besoin de revenir, ramenant avec moi tous les documents dont je pourrais un jour avoir besoin : carte d'identité, passeport, exemption du service militaire... Tout cela, bien sûr, en un temps record. Il fallait vite revenir au Liban – le pays de ma mère, où je suis né, mais où je n'ai pas droit à la nationalité – pour fuir « l'État de barbarie ». Celui où les gens ont la fâcheuse manie de disparaître sans laisser de trace, où les murs ont des oreilles et où les innombrables portraits de « l'éternel leader » et son papa chéri guettent nos moindres faits et gestes. Mais comme pour des millions de Syriens à travers le monde, la soudaine libération du pays, le 8 décembre, a rendu l'espoir du retour brusquement possible.
Nous sommes nombreux à n'avoir pas pu attendre pour venir vérifier de nos propres yeux que personne ne nous avait fait une mauvaise blague. Que le tyran de Damas, Bachar el-Assad, s'était bien enfui, que la Syrie n'était plus la propriété privée de son « couple glamour » et que nous avions retrouvé notre droit à la dignité après 13 ans (54 même) d'horreur à une échelle industrielle. Par habitude, je demande à un contact de « ficher » mon nom, comme il l'a fait il y a sept ans. Tout bon Syrien le sait, avant de rentrer au pays, il faut toujours demander à quelqu'un de vérifier qu'on n'est pas recherché par les gardes-frontières. À défaut de garantir quoi que ce soit, ce processus permet au moins de s'assurer qu'on ne se dirige pas vers une mort certaine. « Ficher ? T'es fou ou quoi... ne t'inquiète pas. C'est fini ça. Tu n'as rien à craindre, surtout que tu es avec l'opposition. » La roue a-t-elle donc véritablement tourné ?
« La Syrie renaît de ses cendres »
À Chtaura, à mi-chemin entre Beyrouth et Damas, le chauffeur s'arrête pour une traditionnelle demi-heure de repos. En plus d'une man'ouché et d'un café, je le vois acheter des paquets de cigarettes en grande quantité. Une fois de l'autre côté, on a toujours droit à un checkpoint différent tous les 500 mètres. Les boîtes de cigarettes (extrêmement chères en Syrie) sont une bonne façon de « convaincre » les chabbihas qu'on mérite un jour supplémentaire sous le soleil. Il est malin ce conducteur, mais je préfère qu'on soit prudents. « On en a assez ? Il parait que la quatrième division est gourmande depuis quelques temps...» Il rigole : « Il n'y a plus de checkpoints habibi. je veux juste les revendre à Damas. »
Une heure plus tard, nous sommes à la frontière. Le drapeau vert de la révolution syrienne flotte avec défi. Pas un seul portrait (intact, du moins) de Bachar ou Hafez en vue. Le garde-frontière nous regarde et remarque l'insigne « presse » sur le pare-brise. « Journalistes ? Vous, on ne peut surtout pas vous embêter ! Bienvenue. » Il a la barbe un peu longue, mais, lui au moins, il sourit. C'est la première fois que je vois un soldat syrien sourire. Au même moment, je reçois un SMS. « La Syrie est libérée et renaît de ses cendres. »
Voici Damas qui émerge enfin devant nous, et elle est tellement belle sans son bourreau. Peut-être parce que de nuit comme de jour, les rues sont bondées. « Il y a une semaine à peine, tous ces jeunes garçons étaient cachés chez eux, de peur d'être enrôlés dans l'armée », m'explique le chauffeur. Ou alors, c'est parce je suis tout de suite plongé dans une manifestation euphorique (qui n'est pas sans rappeler le 17-Octobre libanais) sur le rond-point des Ommeyades. « Souriya hourra, hourra, hourra. » La Syrie est libre, libre, libre, scandent les manifestants. Il faut le dire trois fois, comme pour conjurer le mauvais sort, comme pour s'assurer qu'on ne rêve pas debout. Ça pourrait aussi être le fait que les immondes portraits de « Antara », comme l'appelait le poète syrien Nizar Kabani, ne sont plus partout. Je me suis moi-même amusé à déchirer un bout de son front sur une affiche collée depuis tellement longtemps à Bab Touma qu'il était carrément impossible de s'en débarasser. Ou alors c'est la parole libérée des Damascènes qui rend la ville plus agréable. Ils ne fuient plus les journalistes – dont, pour la première fois, une majorité d'Occidentaux – qui défilent dans les artères de la ville. Au contraire, ils nous cherchent pour raconter leur calvaire à un monde qui leur a si peu tendu l'oreille. Un papi évoque, les larmes aux yeux mais à voix haute, son séjour dans les prisons inhumaines du régime déchu, une jeune femme essaye de retrouver la tombe de son père dans un cimetière bombardé et un opposant raconte comment il a juré de ne pas boire une goutte d'eau durant tout le trajet qui sépare Idleb de sa maison à Damas.
Qui sera le prochain président ?
Les scènes inimaginables il y a quelques jours ne s'arrêtent pas là. Au restaurant, nous débattons même avec des collègues et des amis du nom du prochain président de la Syrie. Sur la table à côté, deux jeunes étudient le meilleur moyen de garantir un flux constant de devises dans les coffres de la nouvelle république. Lors de ma dernière visite, on m'avait averti que posséder un billet de dollars était un crime passible de plusieurs mois de prison.
Avant de rentrer à Beyrouth, je prends le temps d'explorer pour la première fois la ville, comme de nombreux Syriens exilés avant même de naître. À Souk el-Hamidiya, nous sommes des dizaines à vouloir essayer une enseigne dont la crème glacée est mondialement reconnue. L'allée se termine sur la mosquée des Ommeyades, symbole d'une gloire passée pour la Syrie, devenue cette semaine un véritable lieu de pèlerinage. Certains baisent le sol, d'autres pleurent pendant qu'ils explorent l'endroit avec les leurs. En sanglots, un trentenaire dit ces quelques mots, ce que nous pensions tous tout bas : « Le pays est désormais véritablement le nôtre. Nous ne sommes plus des réfugiés, contrairement à Assad. »



Très beau témoignage qui va droit au cœur Merci
16 h 50, le 16 décembre 2024