« Inchallah, la guerre se terminera bientôt au Liban et tu viendras me rendre visite », a dit ma mère à mon fils tout à l’heure au téléphone.
D’habitude, quand je vois mon fils exposé à une information incomplète ou pas à sa portée, je me prépare à lui expliquer a posteriori le pourquoi du comment, pour mettre un cadre clair et rassurant à l’information qu’il vient d’avoir. Il paraît que l’éducation positive ne s’applique pas en temps de guerre…
Comment expliquer à mon fils l’inexplicable ? Cette phrase a eu l’effet d’une bombe sur moi. La manière directe et « normale » avec laquelle elle a été prononcée était à elle seule déroutante. J’avais moi-même besoin qu’on m’explique pourquoi je me retrouve dans cette situation, pourquoi malgré tous les efforts que j’ai fournis pour me (re)construire en tant qu’individu, en tant que parent, je me retrouve expulsée, avec mon fils, de l’enfance paisible que j’ai voulu lui offrir. Le sentiment de culpabilité et d’impuissance me hante déjà depuis le début de cette guerre. Pourquoi les fantômes de mon enfance doivent resurgir et s’en prendre à mon fils ?
Ça peut paraître simple d’expliquer la guerre. Il s’agit d’un conflit armé entre deux pays, deux parties. Cette explication est suffisante pour un enfant qui n’a jamais vécu la guerre, dont le pays n’est pas en guerre, dont la famille n’est pas dans un pays en guerre. Ce n’est malheureusement pas notre cas…
Comment expliquer à mon fils qu’en temps de guerre, la violence n’a pas de limite ? Des villes sont rasées, des vies sont volées, des corps déchiquetés, des rêves brisés, des souvenirs annihilés, des monuments millénaires menacés ? Comment lui expliquer que là où ça se passe, ses parents ont grandi ? Là où ça se passe, ses grands-parents, ses oncles, ses tantes, ses cousins (sur)vivent ? Là où il s’est baladé il y a quelque mois, des centaines et des milliers de déplacés dorment. Comment lui expliquer que les déplacés sont des enfants, des femmes, des hommes, des vieillards qui, en l’espace de quelques secondes, ont perdu leur maison, leurs jouets, leurs vêtements, leurs livres, leurs rêves? Comment lui expliquer que leur seul tort est d’être nés à cet endroit et de ne pas l’avoir quitté plus tôt ?
Je refuse de raconter ces horreurs à mon fils, mais si je ne le fais pas, je me retrouve à faire ce que je lui ai toujours dit détester, « les non-dits et les mensonges ». Je me retrouve à trahir la mémoire de mon pays natal, du pays qui nous habite même quand nous ne l’habitons plus.
Toutes ces idées se sont bousculées dans ma tête en l’espace d’une seconde… Mon fils a acquiescé par un hochement de tête aux propos de sa grand-mère. Ce bref silence a certainement fait prendre conscience à ma mère que le monde de son petit-fils ne ressemble en rien au sien. Elle clôt aussi vite le sujet en insistant auprès de mon fils de ne surtout pas parler politique à l’école et en lui demandant sans transition quand commenceront ses prochaines vacances…
Mon fils finit par raccrocher. Il me dit se sentir gêné d’être, à chaque appel, celui qui raccroche, car « Tayta ne raccroche jamais ».
J’attends qu’il me pose des questions sur la guerre au Liban. Il ne m’en pose aucune, même si je sais qu’il en a plein la tête. Les enfants ont souvent cette finesse d’esprit et cette délicatesse. Ils n’aiment pas poser à leurs parents les questions gênantes et sans réponses…
« Tu viens, habibi, on passe à table ? » Je suis désolée, mon fils. Cette-fois ci, je n’ai pas les moyens de t’expliquer, de te rassurer. Toi qui aimes savoir tout sur tout, au détail près, tu vas devoir, cette fois-ci, te contenter de quelques bribes d’information. Je t’ai quand même fait ton plat préféré, tu vas te régaler…
Maintenant que tu dors, j’écris ces quelques mots pour me soulager et m’excuser de ma faiblesse.
Dr Faten EL-SAYED
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

