C’est tout simplement cela le miracle libanais. Mardi je devais voyager vers 16h00. J’avais réservé un taxi à 13h00 pour éviter les embouteillages particulièrement monstres ces temps-ci à Beyrouth où il devient impossible de circuler. Autour de 11h00, une alerte est lancée qui menace certains quartiers de la banlieue sud et les bombardements commencent vers 12h00. Malgré les appels angoissés de la famille, les bruits sourds des bombardements et le vrombissement incessant, lancinant et épuisant des drones au-dessus de la ville, je me dirige vers le point de rencontre avec mon taxi à l’heure entendue avec lui. Il n’était pas là et j’étais légèrement inquiet qu’il n’ait changé d’avis et ait décidé de ne pas conduire. Je l’appelais au téléphone et le brave homme se confondait en excuses car il était coincé dans un embouteillage. J’étais presque soulagé et je l’ai tranquillisé immédiatement en lui assurant qu’il n’y avait aucun souci et que je l’attendrais autant qu’il faudra moi qui habituellement m’emporte quand mon taxi tarde de quelques minutes.
Le taxi arrive finalement conduit par un brave homme d’un certain âge, aimable, affable et qui ne semble pas affecté par ce qui se passe au-dessus de nos têtes. Je lui demande par quelle route il va passer en essayant de nous situer par rapport aux sites bombardés et lui me parle de ruelles à prendre pour éviter les embouteillages alors que Feyrouz chante langoureusement dans l’autoradio pour l’amoureux dont elle trace le nom dans le sable.
À un moment donné, l’embouteillage dans lequel on était se dissout comme du sel dans l’eau et on se retrouve seul sur la route à filer à cent à l’heure vers l’aéroport. Les écrans annonçant les départs sont à moitié vides, seuls huit départs sont prévus pour le reste de la journée, tous MEA. Le personnel au sol super aimable cache son inquiétude alors que les bruits sourds des bombardements se font de plus en plus précis. Je suis seul à passer le contrôle des bagages à main et je plaisante avec les gendarmes avant d’aller tout aussi seul au contrôle passeport. On monte à bord avec un peu de retard et on est surpris par le son caractéristique d’un bouchon de champagne qui saute alors que l’équipage prépare fébrilement le décollage. Bien vite on se retrouve un verre à la main à déguster le breuvage pétillant et qui plus est et servi à la température idéale. L’hôtesse arrive ensuite avec un sourire large comme le monde, nous proposer aimablement le choix de l’entrée et du repas : saumon fumé suivi de viande en sauce. Et finalement le traditionnel expresso avec un verre de cognac qui vient d’être débouché.
Je n’ai jamais été aussi fier de ma compagnie aérienne nationale. Ces gens-là sont extraordinaires. Elles et ils sont au-dessus de la guerre,
au-dessus de la peur, au-dessus de toute la boue dans laquelle s’enlise notre pays chaque jour un peu plus. Ils nous élèvent au propre comme au figuré et nous permettent de survivre et de demeurer en étant notre poumon vers le monde.
Nous avons toujours entendu parler du miracle libanais et l’on pensait à quelque magie ou bizarrerie ou providence ou chance ou ADN bizarre qui puisse expliquer comment notre pays a survécu et s’en est si bien tiré pendant les cinquante dernières années. Aujourd’hui, je sens au plus profond de moi que le miracle libanais, c’est exactement cela. Le chauffeur de taxi qui se faufile entre les bombes en écoutant Feyrouz et en essayant d’éviter les embouteillages et l’équipage de la MEA qui tient à vous servir le champagne à la bonne température alors que le monde s’écroule autour de nous. À tous ces gens-là, je dis je vous aime.
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18 h 04, le 21 novembre 2024