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Culture - L’Art En Temps De Guerre

Le bourdonnement des drones vous irrite ? Mohamed Choucair a une idée…

L’artiste polyvalent, fondateur de la boîte de nuit Ballroom Blitz, a transformé le son le plus insupportable pour les habitants du Liban en un « instrument » qui plane, pour la bonne cause. Explications.

Le bourdonnement des drones vous irrite ? Mohamed Choucair a une idée…

Capture d'écran de vidéos que partage Mohamed Choucair sur son compte Instagram. Photo Riwa Baroud

Pas un habitant du Liban ne vous dira le contraire : le bruit incessant des drones israéliens qui survolent le pays – souvent à si basse altitude qu’ils deviennent visibles à l’œil nu – est à devenir fou.

Ce bourdonnement régulier, de jour et de nuit, souvent en La dièse, est difficile à ignorer et presque impossible à fuir. Bien plus qu’une simple nuisance sonore, c’est une menace suspendue, une torture (pas tellement) subtile mais acharnée. Face à cette forme de harcèlement psychologique – qui alimente l’anxiété, la frustration, et un sentiment profond d’impuissance – Mohamed Choucair choisit d’inverser la donne, de transformer cette agression sonore en matière brute, à déconstruire et remodeler, histoire de reprendre un peu de contrôle et d’envoyer, en retour, son propre message.

Mohamed Choucair aux manettes de ses projets sonores. Avec l'aimable autorisation de l'artiste.

Lui, c’est un artiste polyvalent, un touche-à-tout des arts et de la communication, originaire de Beyrouth. Autant dire qu’il est aussi bien à l’aise derrière un micro de Radio alHara, dans les coulisses du musée Sursock, que sur les platines d’une salle de concert ou plongé dans les plans de son prochain projet sonore.

L’artiste a ainsi créé ce qu’il désigne par « un instrument » unique à partir des véhicules aériens sans pilote (UAV ou Unmanned Aerial Vehicle) israéliens. Disponible en téléchargement gratuit, ce « simpler » conçu pour rendre le processus de conception sonore à base d’échantillons, intuitif et direct – « c’est le choix idéal lorsque vous travaillez avec des extraits audio uniques ou des boucles courtes, et que vous souhaitez obtenir des résultats rapides », explique-t-il – invite les utilisateurs à transformer le bourdonnement oppressant de ces drones en une musique troublante. L’initiative, soutenue par des collectifs et figures artistiques comme Earshot London, alHara, Ma3azef, Lawrence Abu Hamdan et Scene Noise, vise à sensibiliser à la réalité de la surveillance permanente.

En intégrant des échantillons de ce bruit omniprésent dans une composition électronique, l’artiste a voulu transformer cette oppression en un acte créatif. Les utilisateurs peuvent faire un don facultatif en soutien à Dikken Mazraa, une coopérative libanaise qui alimente des cuisines ouvertes telles que Great Oven, servant des repas aux personnes déplacées dans tout le pays.

Mais comment donc l’idée de ce tripatouillage électro lui est-elle venue ?

Tout commence à Beyrouth, dans le quartier de Ras el-Nabeh, où Choucair grandit avec un sens de la débrouille bien ancré. Direction l’Académie libanaise des beaux-arts pour se former en cinéma, un choix qui ne manque pas de piquant dans un pays où l’art a souvent des allures de combat. S’il connaît bien Ballroom Blitz, ce lieu alternatif devenu culte pour la jeunesse beyrouthine, c’est qu’il en est tout simplement le cofondateur. Après quatre années d’intense créativité, où il enchaîne les postes de directeur créatif, concepteur d’affiches et monteur vidéo, il décide qu’il est temps de passer à autre chose. Gérer une salle de concert en pleine crise ? Pas de quoi effrayer Mohamed Choucair, habitué aux défis… Quant à Radio alHara, c’est un peu une histoire d’amitié au départ : des potes palestiniens et jordaniens, une radio en ligne pour se faire entendre, et voilà Mohamed qui rejoint l’équipe, puis le « Sonic Liberation Front », une émission aux allures de manifeste sonore. Engagée, la radio devient un canal pour des voix pertinentes et politiques, et l'artiste, dans son rôle au sein de l’équipe centrale, prend soin d’écouter les créations de chacun. Parce que dans ce monde, tout le monde n’a pas la chance d’avoir une voix qui porte, alors autant en profiter.

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Puis, retour à Beyrouth, cette fois dans le quartier de Noueiri, après cinq ans passés à Milan. Là, une bande-son bien particulière accompagne son quotidien : celle des drones israéliens qui bourdonnent sans cesse au-dessus de la ville, une symphonie en La dièse que Mohamed Choucair connaît par cœur. À force de vivre avec ce bruit de fond agressif, une idée naît dans son esprit. Il se remémore alors sa collaboration avec Lawrence Abu Hamdan sur « Air Pressure », une performance explorant les violations de l’espace aérien libanais. Pourquoi ne pas décomposer cette nuisance sonore, la transformer, lui faire dire autre chose ?

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Alors, Choucair enregistre les drones et s’attelle à les reconfigurer en une composition sonore. Parce qu’il le sait bien, l’art est une échappatoire pour les oreilles et un espace de résistance. Ce projet devient une façon de canaliser l’énervement, de reprendre un peu de contrôle sur l’insupportable. Et en parallèle, il continue à tourner avec « Air Pressure », tout récemment présenté au Festival d’automne à Paris. À cela s’ajoute une émission mensuelle sur Radio alHara, bientôt sur NTS, et même un album à venir, How to Swim in the Dark, où les sons des drones deviennent un instrument musical à part entière. « Maintenant, vos synthétiseurs peuvent être aussi énervants que les drones. Quant à savoir s’ils peuvent être aussi létaux, c’est à vous de décider », lance celui qui n’a peut-être pas inventé la « drone music » mais qui a certainement réussi à amadouer l’adversité.

Alors, que peuvent bien faire les artistes en des temps comme ceux-ci, lui demande-t-on enfin. Pour Mohamed Choucair, la réponse est simple : se concentrer sur ce qu’ils maîtrisent, même si le monde semble hors de contrôle. Une ironie peut-être, mais surtout une manière d’avancer, encore et toujours.

Pour télécharger l'instrument musical, c'est ici

Pour faire une donation, par ici et ici également.

Pas un habitant du Liban ne vous dira le contraire : le bruit incessant des drones israéliens qui survolent le pays – souvent à si basse altitude qu’ils deviennent visibles à l’œil nu – est à devenir fou. Ce bourdonnement régulier, de jour et de nuit, souvent en La dièse, est difficile à ignorer et presque impossible à fuir. Bien plus qu’une simple nuisance sonore, c’est une menace suspendue, une torture (pas tellement) subtile mais acharnée. Face à cette forme de harcèlement psychologique – qui alimente l’anxiété, la frustration, et un sentiment profond d’impuissance – Mohamed Choucair choisit d’inverser la donne, de transformer cette agression sonore en matière brute, à déconstruire et remodeler, histoire de reprendre un peu de contrôle et d’envoyer, en retour, son propre message.Mohamed...
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