La colonne de feu et de fumée est devenue un pilier soutenant le ciel bleu, au-dessus de têtes enterrées sous l’anxiété et l’incertitude. Photo AFP
À l’origine, le terme « morale » provient du latin « moralis », qui signifie « relatif aux mœurs », renvoyant aux comportements et pratiques jugés acceptables ou non dans une société donnée. Il s’agit d’un dilemme entre le bien et le mal, instauré par un groupe d’individus. Lorsque la morale s’établit initialement dans une société, c’est grâce à un processus d’essais et d’erreurs qui permet à cette société de comprendre ce qu’il convient de faire ou d’éviter dans diverses situations. Dans ce sens, Émile Durkheim affirme : « La morale commence là où naît la société, car la société est, par essence, la source de toute règle morale. Ce ne sont ni les religions ni les individus qui la créent, mais les conditions sociales qui la produisent. » Ainsi, la morale dépend de la société, de ses expériences, de ses ressources et de sa compréhension de ces paramètres. La religion en puise son essence pour la renforcer sous forme de rituels, d’actes, de pratiques et de sentiments d’obéissance, de respect et de non-malfaisance…
À l’ère de la communication et des réseaux sociaux, il serait pertinent de considérer la morale dans le contexte des nombreuses expériences humaines partagées par l’humanité tout entière en dehors de toute appartenance ou tout enseignement religieux. À titre d’exemple, le monde occidental, notamment, prône l’idée de limiter l’usage des avions, des voitures et des trains à carburant pour permettre à la planète de persister en évitant la toxicité générée par le dioxyde de carbone, qui perturbe la couche d’ozone. À force de promulguer des lois, des règlements, des informations dans les médias et des campagnes de sensibilisation, un individu vivant dans le monde occidental évite de consommer des combustibles fossiles pour ses déplacements. Bien que cela ait été imposé depuis une ou deux décennies, cette idée se transformera en une morale inébranlable pour les générations futures et contribuera à sauver le globe du réchauffement climatique, au bénéfice de toute l’humanité. Une autre morale consistant à protéger les animaux en voie d’extinction se répand de plus en plus du monde occidental vers le monde oriental. L’abattage des animaux pour leur fourrure n’est plus justifié comme il l’était au siècle dernier. L’abattage des éléphants pour leur ivoire est devenu vestigial et la décoration avec des têtes d’animaux abattus n’est plus perçue comme une forme d’art, apportant honte au chasseur plutôt que fierté. L’exploitation des enfants, autrefois une pratique courante est aujourd’hui interdite presque partout dans le monde. De même, l’expérimentation de médicaments et de techniques chirurgicales sur des êtres humains, autrefois autorisée sur ceux rejetés par la société pour des actes criminels ou autres préjudices, n’est plus une pratique acceptable, car chaque individu doit bénéficier de ses droits, y compris les criminels les plus dangereux.
Ainsi, les principes moraux, tout au long de l’histoire de l’humanité, ne se limitent plus aux réalités relatives à certains peuples, mais ont franchi les barrières culturelles et géographiques pour s’enraciner dans toutes les régions du monde. Dans cette optique, je souhaite partager quelques images marquantes de l’histoire du Liban, afin de documenter un conflit moral, dans l’espoir d’attirer l’attention sur cette dimension éthique à l’échelle mondiale. Au Liban, la colonne de feu et de fumée est devenue un paysage familier, visible depuis les maisons, en contemplant la capitale de loin. Elle fait désormais partie de la vie quotidienne, se mêlant à l’image de nos villages brûlant sous les frappes de missiles, lancés, soi-disant, pour rétablir l’ordre et la paix, mais ne faisant qu’enflammer les cratères des volcans. Cette colonne de feu et de fumée est devenue un pilier soutenant le ciel bleu, au-dessus de têtes parfois enterrées sous l’anxiété et l’incertitude, parfois sous les décombres de leur maison détruite. Elle incarne la silhouette d’une danseuse qui apparaît à minuit, à l’aube ou en plein après-
midi, au-dessus de Beyrouth, célébrant une nouvelle résurrection. Comme si Beyrouth était condamnée à mourir encore et encore, et que chaque fois, il fallait danser pour célébrer cette renaissance incessante.
J’aimerais attirer l’attention du monde sur l’image d’une maison en ruine, comme tant d’autres qui bordent les frontières sud de mon pays. Ces maisons ressemblent à de grandes stèles, parfois aussi imposantes que des pyramides, érigées pour enterrer des rois. Mais les rois du sud du Liban n’auront pas de funérailles, car les vrais héros s’enterrent sans cérémonies, sur le champ de bataille, sous les décombres des maisons qu’ils ont tant aimé construire, habiter, protéger et hanter. Ces ruines, souvent de forme triangulaire, sont devenues le symbole de la guerre au Liban. Elles font allusion à l’image du cèdre sur nos collines, symbole de longévité. Elles tourmentent les cauchemars des enfants, qui dessinent ces scènes où ils craignent de perdre un parent. En vérité, ce qu’ils ont réellement perdu, c’est leur bien-être, et avec lui, le sens de la moralité, cette étoile du Nord qui guide l’humanité vers un avenir meilleur !
Je voudrais également décrire une autre image à l’attention du monde : celle d’un enfant dont le corps déchiqueté est extrait, morceau par morceau, de sous les décombres. Il était simplement là, voulant jouer, sans avoir commis d’autre « crime » que celui de vouloir profiter de son enfance en paix. Il n’avait pas choisi de faire partie de la guerre des adultes. Mais ce jour-là, une chasse plus précieuse avait lieu. Une proie jugée plus importante que la vie de cet enfant, ou même celle de tous les enfants du quartier. Si tous les enfants du Liban devaient périr pour obtenir la tête d’un combattant qualifié de terroriste, il serait « justifié » de les sacrifier. Gardons en mémoire cette image : celle de cet enfant extrait des décombres, là où l’humanité s’allonge, oubliant les droits de l’homme rarement considérés dans cette partie du monde ! Gardons aussi en tête l’image de sa mère, courant vers le secouriste qui vient de retirer ce petit corps. Elle reconnaît le pyjama de son enfant… Mais quel pyjama pourrait-elle reconnaître dans la nuit, sous la poussière et les débris ? Quel pyjama, alors que tous sont teints de rouge ? Quel pyjama reconnaître quand il ne reste plus rien à porter sur ces corps innocents, nés du mauvais côté du globe, là où la morale est différente et où l’histoire n’a pas encore atteint le stade des droits de l’homme ? Elle suit le secouriste, espérant que ce soit son fils, car elle croit encore à une lueur de vie. Puis elle entend crier : « Il est mort ! » Et soudain, elle souhaite que ce ne soit pas son enfant. Étrangement, elle se rappelle que le corps de son fils pourrait ne pas avoir la chance d’être enterré dignement. Alors, accablée, presque morte elle-même, elle se surprend à espérer que ce corps soit bien celui de son enfant…
La morale, bien qu’étroitement liée à la religion, à l’histoire et à certains aspects géographiques, émane de facultés communes du cerveau : le jugement, l’autocritique et la théorie de l’esprit. Avoir plusieurs conceptions de la morale sur un globe aujourd’hui connecté par la mondialisation, c’est comme vivre à la fois un hiver et un été sous le même toit, ou encore comme si les facultés du cerveau humain se retrouvaient, universellement, en contradiction. Dans ce monde qui prétend respecter les droits de l’homme, l’hiver de ces droits est en train de se dérouler ici, chez nous, au Liban ! Vous pouvez protéger les espèces en voie d’extinction, lutter contre le réchauffement climatique ou militer pour l’arrêt du travail des enfants et leur offrir un cadre épanouissant. Mais vous ne pouvez pas fuir vos obligations les plus urgentes : protéger les innocents qui meurent en masse dans un conflit auquel ils n’ont rien fait. Vous ne pouvez pas rester passifs en regardant les colonnes de feu et de fumée danser sur les ruines de notre capitale. Vous ne pouvez pas justifier la mort par la mort en déclarant que « celui qui commence est le plus injuste ». Vous ne pouvez pas vous contenter de compter les victimes – qu’elles soient enfants, civils, innocents ou déplacés – comme si le simple chiffre pouvait distinguer le moral de l’immoral.
Rappelons-nous que le monde n’est plus limité par la distance ni les barrières géographiques, et cela signifie que notre histoire n’est plus faite de mémoires distinctes ou d’expériences isolées. Si le monde entier accepte ce qui se passe dans notre région, cette permissivité de l’immoral finira par affecter tout le monde car une fois la barrière franchie, elle n’a plus raison d’être. Personne n’est à l’abri de cet hiver qui punit mon pays, car une tempête n’a pas de frontières, surtout lorsqu’il s’agit d’une tempête dans les pensées, les émotions et les actions. Défendez nos enfants, nos maisons, nos cités, et l’histoire vous inscrira une nouvelle morale : celle de la protection des innocents et des biens, peu importe leur localisation géographique !
Rami BOU KHALIL, MD, PhD
Chef du service de psychiatrie
à l’Hôtel-Dieu de France
Professeur associé
à la faculté de médecine
de l’Université Saint-Joseph
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10 h 19, le 31 octobre 2024