Je ne suis qu’un simple fauteuil de cuir noir. On dit toujours que la couleur de peau n’importe pas. J’ai une opinion un peu différente sur le sujet. J’aurais mieux aimé être blanc. Même un blanc sale. Vous voyez ce que je veux dire.
De mémoire, je n’ai jamais fait de mal à personne. Au contraire, j’ai bien servi mon foyer, où j’étais dans la prestigieuse position d’humble serviteur.
La nuit dernière, bien installé dans mon salon vitré, je fus catapulté par une explosion foudroyante causée par une « frappe » aérienne. Je n’avais jamais entendu parler de « frappes », ni aériennes ni autres. D’abord, j’ai cru que je rêvais. Mais non, c’était bien vrai.
Je me suis retrouvé en pleine rue, enseveli par une fumée à étouffer un barbecue. Lorsque je repris connaissance, j’avais perdu mes deux jambes et mon bras droit. Heureusement que je suis gaucher. Et de gauche en plus, sur l’échiquier politique international. Les gauchistes payent souvent un lourd tribut pour avoir osé flirter avec des idées non conventionnelles.
La rue où j’avais atterri m’était totalement inconnue. Je voyais tout à l’envers, puisque le souffle très doux de l’explosion m’avait retourné sens dessus dessous. Ça y est, j’ai bien compris cette fois. C’était bien la guerre. C’est à ce moment précis que je remarquai que je regardai le monde à travers la bonne lentille. C’est-à-dire de travers. J’eus une pensée pour Jacques Cousteau. Les visionnaires ne meurent pas, ils s’absentent.
À travers un siècle de silence de plomb, j’entends des pas. Puis des voix. « Señor. » Ah ! de l’espagnol. Merde, c’est les fachos de Franco. Puis « Mein Herr ! » Ah merde ! c’est la Gestapo. Ensuite
« Davaï ! » c’est Poutine peut-être. Puis après « Waynak wla ? » L’OLP ? Non, pas possible. L’accent trahissait l’hébreu.
Je me souviens bien avoir entendu toutes les langues, sauf le chinois. Il ne manquait plus que ça. Ma tête (je n’en ai jamais eu) tourbillonnait. Où suis-je ? Je transpirais des gouttes de sang. Mon cuir avait disparu, exposant ma chair de laine cachemire.
J’ai pensé à la guerre d’Espagne. Puis à Pétain. À Dunkerque et à Churchill. À Castro et au maréchal Tito. Au Vietnam et la guerre de Corée. À Sadate et Kissinger. Au Mahatma Gandhi. À Rabin abattu, Saddam pendu. Au Haut-Karabakh. À Bakhmout et Sarajevo. À Taïwan qui attend son tour. À Mao et sa révolution culturelle. J’ai pensé aux Khmers rouges. J’ai revu les murs ensanglantés de la Quarantaine et les ossements humains de Damour. J’ai imaginé Bonaparte et la campagne de Russie, la guerre de Cent Ans, Robespierre décapité et César poignardé. J’ai vu Jeanne d’Arc être brûlée et Marie-Antoinette guillotinée. J’ai tremblé lorsque j’ai aperçu Gaza. Le Liban me semblait loin, bien que mon pressentiment fût que j’y étais encore. Les cris des soldats d’élite de Tsahal blessés me parvenaient en sondes fréquentes et répétitives. Les avions de la MEA me survolaient. Le drone moustique israélien aussi, attendant de me piquer.
J’ai voulu croire en Dieu pour une seconde, mais, me suis-je dit, ce serait reconnaître le naufrage. Ayant perdu une bonne partie de ma mémoire, il m’était impossible de savoir le nom de la rue qui m’avait généreusement accueilli. Déterminé, je pris mon courage avec la seule main qui me restait, je tirai de mes étriers de vieux chevalier mon iPhone et j’appelai l’opératrice municipale de ma ville natale, Beyrouth, afin d’envoyer mon SOS. Soudain, une voix douce et méditerranéenne répondit : « Welcome to Bella Ciera Beach Hotel, Sarah speaking, may I help you ? »
Raed HABIB
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