Non, il ne s’agit pas de la fameuse allitération de Racine que l’on retrouve dans les figures de style classiques, mais d’une réalité brutale que nous vivons au quotidien : à l’heure où j’écris ces lignes, tel un supplice de Tantale, un drone bourdonne sans relâche au-dessus de nos têtes, en rappel constant de ce sentiment d’insécurité qui vous envahit et vous prend par la gorge. En effet, nous Libanais traversons les moments les plus sombres de notre existence, un labyrinthe de peurs et de pertes où chaque issue semble verrouillée à double tour.
Tout a pris une tournure catastrophique depuis le « Déluge d’al-Aqsa » du 7 octobre 2023. Ce jour-là, tournant important, la situation, déjà précaire, s’est effondrée dans une spirale incontrôlable. Le chaos s’est installé, la tension s’est mise à monter, des milliers de Gazaouis massacrés. Une année plus tard, survient à Beyrouth la tragédie des bipeurs, puis celle des talkies-walkies, marquant le paroxysme d’une déstabilisation collective et d’une guerre technologique et d’espionnage jusque-là inconnue. Chaque jour apportait une nouvelle vague de confusion, une nouvelle claque à encaisser. Et à chaque fois que nous pensions avoir touché le fond, une autre nouvelle, plus dévastatrice encore, venait nous frapper de plein fouet, le dernier coup étant l’élimination du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah. Peu importe de quel côté on se range, il est impossible de rester indifférent face à la disparition de celui qui semblait intouchable, quasi immortel. Nasrallah, ce chef charismatique, perçu par beaucoup comme un père spirituel, a toujours été une figure à part dans ce paysage pourtant contradictoire. Sa mort marque une fracture profonde pour des milliers de personnes qui se raccrochaient à cette icône.
Non, quel que soit son passé, je ne saurais me réjouir de cette mort, comme certains le font. Comment le pourrais-je, quand tant de ceux qui suivaient ce leader avec conviction sont aujourd’hui en deuil ? Par contre, une question plus amère me taraude : pourquoi nous a-t-il embarqués dans cette guerre insensée, dans cette confrontation que l’on savait d’avance perdue ? Pour faire allégeance à l’Iran et s’aligner avec Gaza, plus précisément le Hamas, il a choisi de nous enrober dans une folie meurtrière, d’envoyer nos pauvres fils à la mort, d’arracher cruellement des familles à leurs foyers. Plus d’un million de personnes ont été sauvagement déracinées, transformées en réfugiés, en migrants dans leur propre pays. Des habitants du Sud, de la Békaa et des quartiers populaires de la banlieue se retrouvent aujourd’hui sans abri, cherchant désespérément un refuge dans des villes déjà saturées et souffrant surtout du manque d’eau.
Ce n’est pas seulement une crise humanitaire que nous vivons, mais une crise démographique majeure. Le déséquilibre est clair, les tensions sous-jacentes entre les citoyens des beaux quartiers et ces nouveaux venus dépossédés risquent à tout moment d’exploser. Le tissu social est fragile, sur le point de se déchirer sous la pression de cette cohabitation forcée.
Nos jours s’enchaînent sans fin à nos nuits, alors que nous sommes rivés à nos écrans, suivant en boucle informations et analyses qui ne font qu’alimenter notre angoisse. La peur ? Oui, elle est là, dans chaque souffle que nous prenons, et il n’y a pas de honte à l’avouer. La peur de ces bombes assassines, la peur de demain, la peur de l’inconnu, du vide, du néant, la peur et la déception d’avoir été lâchés par les grands. Nous avons peur pour notre pays, ce minuscule bout de terre mais combien riche en sources vives, et nous nous faisons un sang d’encre pour l’avenir, le sort de ce Liban que nous chérissons tant. Et cette question hante chacun de nos esprits : y aura-t-il une reddition des troupes du Hezbollah avec application de la résolution 1701, ou est-il déjà trop tard ? La machine de mort israélienne continuera-t-elle son œuvre d’extermination sans merci, sans pitié, et jusqu’à ce que des milliers de morts s’ensuivent ?
Le Liban, notre Liban, survivra-t-il à cette guerre, ou bien est-il condamné d’avance à disparaître dans les délimitations d’un nouveau Moyen-Orient, conçu sans égard aucun pour notre histoire, pour notre culture, pour nos racines, pour notre mémoire ? Ces questions restent en suspens, et l’incertitude, comme une ombre, plane sur chacun de nos lendemains.
Et pourtant, au fond de nous, un espoir ténu subsiste. Nous vivons pour le jour où tout cela sera derrière nous, où nous retrouverons nos repères, notre routine, notre « normalité » si précieuse et si fragile pourtant. Vivement l’instauration de l’État de droit, vivement l’éradication de la corruption, vivement le jour où nous ne servirons plus de chair à canon, vivement les milices et leurs armes balayées, vivement une armée solide et soudée, vivement une économie aguerrie, vivement l’afflux des touristes du monde entier, vivement que nous puissions marcher à nouveau sur la Corniche longeant une grande bleue dégagée, et savourer les soirées d’été du Skybar en particulier, arpenter les rues élégantes de nos quartiers.
Vivement le jour où, levant les yeux vers le ciel, nous n’y verrons plus ces drones M.K. menaçants, mais des nuées de colombes dansant dans l’immensité, nous rappelant que la paix au vrai sens du terme peut encore prévaloir et que nos yeux taris pourront à nouveau s’émerveiller, s’émouvoir...
Lina SINNO
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