Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

Georges Corm, le maronite qui vivait parmi les musulmans

Le quartier de Jnah bordé par une mer scintillante dans le crépuscule doré de la splendeur automnale que Beyrouth offre à ses amoureux. Au bas de l’immeuble, des patronymes de familles musulmanes et, se détachant du lot, celui de Corm, famille maronite qui a donné au Liban des noms illustres, notamment le peintre Daoud Corm, et le poète de la Phénicie et de La Montagne inspirée, Charles Corm. En cette soirée d’octobre 2021, j’arrivais chez vous Georges Corm, vous qui êtes leur descendant, accompagnant Souad Slim, afin de vous prier de prononcer la conférence inaugurale d’un colloque qui se préparait autour du thème de la coexistence et la solidarité en temps de guerre, et qui devait se tenir à l’Orient-Institut de Beyrouth et à l’Université de Balamand.

Frêle, un peu fatigué, mais l’œil espiègle et un brin farceur, vous nous expliquez que vous tenez à votre quartier de Jnah, où vous vivez parmi vos compatriotes musulmans. Il m’a semblé que c’était votre pied de nez à la guerre, votre manière de résister face à la déroute de l’histoire du Liban, refusant de vous laisser gagner par la frilosité des replis communautaires qui ont inscrit de manière indélébile dans le paysage démographique le fractionnement de la mixité libanaise. Vous acceptez notre requête, et c’est armé de simples notes que vous allez donner une leçon où l’érudition couplée à l’expérience a, encore une fois, captivé le public.

Universitaire, ministre, figure intellectuelle majeure d’un demi-siècle moyen-oriental particulièrement mouvementé, vous avez été tout cela et bien plus : vous resterez à jamais une constante bibliographique, Georges Corm. Alors que la connaissance que nous avions de nous-mêmes et de notre univers était forgée par la vision élaborée par des universitaires français et anglo-saxons, vous avez opéré, avec les intellectuels libanais de votre génération, un véritable retournement du prisme. Prenant le relais des figures historiques de la Nahda, vous avez créé le phénomène des intellectuels du terroir, les universitaires bien de chez nous. Formé aux outils méthodologiques et épistémologiques de la pensée occidentale, vous avez porté un regard d’oriental sur l’Orient si compliqué, vous l’avez examiné, jaugé selon les unités de mesure de votre vécu, de votre passé et de votre héritage. Ce faisant, vous vous êtes réapproprié l’historiographie de votre pays et de votre région, et vous avez mis à contribution les grilles analytiques des sciences humaines pour comprendre votre monde et celui de vos ancêtres.

Dans tous vos livres, derrière l’élégance de la langue française, nous retrouvons le souffle de nos montagnes et les remous de notre coin de la Méditerranée. Votre Proche-Orient éclaté, revu et augmenté de vos réflexions sur l’écriture et la mémoire historiques ainsi que la complexité des perceptions, est la bible que nous recommandons à nos étudiants et à toute personne désireuse d’accéder à une compréhension profonde des mécanismes qui ont forgé le devenir du Proche-Orient depuis que Nasser a nationalisé le canal de Suez. De même, votre Histoire du Liban contemporain reste à ce jour inégalée par la finesse de l’analyse de l’histoire du Liban, avant, pendant et après la guerre.

Et que dire de la jubilation que je ressentais à conseiller à mes étudiants français de lire La Question religieuse aux XXIe siècle, sachant combien profitable leur serait cette lecture. Vous vous y livrez à une réflexion qui bat en brèche l’idée que les violences totalitaires et dictatoriales puissent être les filles de la Révolution française, et vous les enracinez plutôt dans un épisode de sa propre histoire que l’Europe a enfoui dans les entrailles de sa mémoire blessée, les guerres de religion qui ont vu se déchirer catholiques et protestants à partir de la Renaissance. Car vous ne pouviez souffrir aucune atteinte à l’esprit des Lumières, Georges Corm. L’esprit des Lumières, c’est le vôtre. Cet esprit qui place l’Homme dans son universalité au centre des savoirs et des pratiques, les penseurs lucides de notre époque le convoquent désespérément afin de lutter contre les identitarismes à outrance qui nous assaillent de toutes parts. Vous partez à l’heure où la France, patrie des Lumières, semble bien étrangère à son passé ; cela vous a sans doute bien attristé.

De là où vous êtes, vous serez indulgent si je ne me trompe, mais je crois bien que votre dernière sortie publique a eu lieu le 9 juillet dernier à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, à l’occasion de la commémoration du centenaire de la naissance de l’abbé Youakim Moubarak, l’ami que vous venez de rejoindre en la demeure du Père. Vous aviez promis de venir si votre état de santé le permettait, et vous y étiez, tout sourire, heureux de la rencontre amicale qui s’est tenue en souvenir de ce compère intellectuel avec qui vous aviez en partage le courage de dire ce que vous pensez, même et surtout si cela allait à l’encontre du conformisme ambiant. Et c’est ce que vous nous laissez en héritage, Georges Corm, un esprit libre et une œuvre monumentale qui secoue en nous toute velléité de torpeur intellectuelle et nous porte à nous dépasser afin de mériter le privilège que nous avons eu de vous avoir connu. Soyez-en remercié.

Yara EL-KHOURY

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Le quartier de Jnah bordé par une mer scintillante dans le crépuscule doré de la splendeur automnale que Beyrouth offre à ses amoureux. Au bas de l’immeuble, des patronymes de familles musulmanes et, se détachant du lot, celui de Corm, famille maronite qui a donné au Liban des noms illustres, notamment le peintre Daoud Corm, et le poète de la Phénicie et de La Montagne inspirée, Charles Corm. En cette soirée d’octobre 2021, j’arrivais chez vous Georges Corm, vous qui êtes leur descendant, accompagnant Souad Slim, afin de vous prier de prononcer la conférence inaugurale d’un colloque qui se préparait autour du thème de la coexistence et la solidarité en temps de guerre, et qui devait se tenir à l’Orient-Institut de Beyrouth et à l’Université de Balamand.Frêle, un peu fatigué, mais l’œil espiègle et un...
commentaires (4)

Intéressant

Eleni Caridopoulou

18 h 36, le 19 août 2024

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • Intéressant

    Eleni Caridopoulou

    18 h 36, le 19 août 2024

  • Voilà un thème qui me tient à cœur, celui : """"de la coexistence et la solidarité en temps de guerre"""" ! Au Liban ? Où la solidarité était inexistante entre des gens de même confession ! Sauf chez les druzes, leur solidarité légendaire derrière le chef de leur parti-milice, et encore.

    Charles Fayad

    15 h 28, le 19 août 2024

  • """"…vous avez porté un regard d’oriental sur l’Orient si compliqué""", plutôt le regard d’un "oriental occidentalisé". Maronite de gauche comme l’était tant d’intellectuels…

    Charles Fayad

    15 h 25, le 19 août 2024

  • Mais c’est épuisant de lire encore un billet flatteur avec le petit compliment en conclusion! Le seul intérêt est l’évocation de Joaquim Moubarak. Ils doivent partager sans aucun doute la même vision de l’enfer que vivent les habitants du Moyen-Orient depuis seulement la création d’Israël. Le curé maronite était récemment épinglé par cette citation : "L’occupation sioniste de Jérusalem est douloureuse aux chrétiens d’Orient comme le fut pour ces mêmes chrétiens l’occupation nazie de Paris en juin 40…" Les curés orthodoxes de Jérusalem et grand rentiers n’ont pas la même vision de l’occupation.

    Charles Fayad

    11 h 15, le 19 août 2024

Retour en haut