Heureusement que la même crevasse laissée depuis deux ans sur le même tournant à Mansourieh est là. Les deux dos d’âne sur la route parallèle à celle qui mène à Mkallès aussi ! Miracle, même angle de trente degrés à côté du garage de voitures avant la statue de la Sainte Vierge puis dernière étape entre Sainte-Thérèse et Mar Élias. Il était 20h00, j’allais récupérer ma fille d’un anniversaire surprise dans un resto italien à Mar Mikhaël, à mon deuxième jour de retour de Montréal. Ma mémoire de géolocalisation des embûches de la route était ravivée par instinct de survie. Le GPS insistait quant à lui à me ramener à l’aéroport. Message prémonitoire ?
Je n’y voyais presque rien. Myope et astigmate, la croissance démesurée des arbustes sur les bords de la route les rendait comme des « gremlins » géants qui entravaient ma vision encore plus. Prenant mon courage à deux mains, suivant les panneaux publicitaires éclairés, eux, à l’énergie solaire, je suivais Nancy Ajram jusqu’à Gemmayzé. Je retrouve un endroit que je connais avec soulagement. Même si le croisement à Saïfi est hyperdifficile. Les feux de signalisation ne fonctionnent que gâce à l’implication d’ONG. Mais c’est comme si cela allait changer quelque chose à la manière de conduire d’ici.
Et dire combien c’était difficile d’obtenir mon permis à Montréal. Je me sens intérieurement très fière. Les jolis pubs et restos de Gemmayzé sont pleins. Cela faisait plaisir bien entendu. Moi, j’étais à des années-lumière de ces ambiances. Je voulais récupérer ma fille de Mar Mikhaël alors que le GPS m’indiquait un tout autre emplacement : la banlieue sud de Beyrouth. Mais heureusement j’ai été prise par le doute, sachant dans quelle région ma fille était.
C’est que mon esprit était ailleurs ;
j’appréhendais mon rendez-vous du lendemain avec mon médecin. Il y avait encore quelques semaines j’allais vider le sang de mon corps –
littéralement – dans les urgences à Montréal. Ici du moins les
rendez-vous médicaux sont accessibles dans des temps raisonnables.
J’avance encore, je reconnais le même stéréotype libanais des jeunes « expats », ça rassure, les choses qui ne changent pas. J’avance encore, complètement perdue, l’éclairage des rues sur l’autoroute inexistant, à part bien sûr la très agréable Nancy Ajram... Soupir... La voiture familiale étant assez ancienne et volumineuse je me fraie un chemin entre Mar Mikhaël, à la limite de Bourj Hammoud. Par pure chance j’arrive devant le resto et j’appelle ma fille à plusieurs reprises... 3G de rêve !
Elle arrive en courant, déçue de ne plus savoir adhérer à la société d’ici… et je la comprends. Du haut de ses 13 ans, déracinée il y a deux ans de sa belle demeure, ses grands-parents, ses habitudes, ses animaux, face à une société libanaise qui n’évolue que dans la brume de l’opportunisme, elle me dit : « Mam je veux revenir à Montréal ! » Je l’enlace. On a si bien fait notre deuil forcé. On a si bien été forgés et encore. Les « expats » ont la vie très difficile, surtout ceux qui traversent une mer et un océan. Comme j’aurais aimé revenir à un semblant d’un pays qui évolue. Mais rien... rien... à part le système de santé dans certains cas pertinents comme le mien : mon opération prévue était réussie, mais ne pouvant pas récupérer de la banque l’argent amassé depuis des années pour des cas pareils, j’ai dû me débrouiller. Car on est sous l’emprise d’un hold-up bancaire ! En cohorte avec les gens au gouvernement qui ne font rien, pourquoi quand nous les expats les faisons vivre de nos fresh dollars. L’insolence d’assister à des messes, de se pointer à des dîners promotionnels, et encore et toujours promettre l’électricité ou pire les transports en commun.
C’est beau de vivre dans un « resort saisonnier » qu’est devenu le Liban. Mais ce n’est pas un pays. Je ne sais pas si je suis la seule à penser trop à l’avenir, mais je veux vieillir ici. Écouter le son des campaniles de Abouna Élie. Je veux planter mon potager à nouveau. Aider mon mari à arroser les arbres fruitiers sans se chamailler sur la quantité d’eau dépensée. Je veux cuisiner comme avant à ma famille et amis, spaghettis aux lavandes, danser dans mon jardin. Adopter deux autres chiens. Accueillir les enfants et qui sait les petits-
enfants. Faire une sieste dans mon hamac et me réveiller en regardant le ciel étoilé. Je ne ressens plus d’attachement car ce qui m’entoure ne me ressemble plus. Mais surtout parce ce qu’à un certain temps on a beaucoup donné, passionnés de notre terre, pour rien ! Qui reste autour de vous ? Une catégorie vieillissante qui vit dans l’attente. Ou ceux émergeant avec une attitude dénigrante et répulsive. Pourquoi ne pas avoir le droit de vivre une relation entière, respectueuse, authentique, pleine de réciprocité avec son pays. Cow-boy’s land en guerre en plus ! C’est de notre faute. En partie. Mais comme ma très chère amie Zeina m’a dit : enteh moukhik toul 3emro ajnabeh mech lahon, labara ! (Ta façon de penser a toujours été occidentale ce n’est pas pour ici). Depuis... et comme Marc Lavoine le chante si bien : « Je compte les jours. »
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00 h 44, le 21 juillet 2024