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Société - Conférence

Prostitution au Liban : « Je n’en peux plus de vendre ma dignité pour un toit, plutôt mourir »

Dans un pays en crise, le « plus vieux métier du monde » aurait finalement repris de l’ampleur dans une société fortement touchée par le Covid-19 et l’effondrement de la livre.

Prostitution au Liban : « Je n’en peux plus de vendre ma dignité pour un toit, plutôt mourir »

Des intervenantes, lors de la conférence, Ghina al-Andary, Alexine Solis, Mia De Faoite, Reem Alsalem, Melissa Farley, Cherie Jimenez et Julie el-Khoury. Photo fournie par Kafa.

Hoda*, 39 ans, rêvait d’être journaliste. Mais un épisode de la guerre au Liban (2006, NDLR), la mort de son mari et la destruction de sa maison l’ont jetée à la rue, entraînée dans la prostitution, sans espoir d’en sortir. Abir, Syrienne, 37 ans, réfugiée au Liban, « souhaite mourir » tellement elle n’en peut plus de devoir « vendre (sa) dignité pour un toit » où abriter ses enfants. « Mon corps est-il une marchandise à acheter ou à vendre ? » interroge-t-elle dans une vidéo diffusée par l’association féministe Kafa à l’occasion du premier symposium international sur le thème « La prostitution en tant que violence masculine contre les femmes ».

L’événement, qui s’est déroulé à la Bibliothèque nationale de Beyrouth les mardi 9 et mercredi 10 juillet, était organisé par Kafa et son association sœur, Double X, récemment fondée par l’activiste féministe Ghada Jabbour avec pour objectif de lutter contre l’exploitation sexuelle des femmes au Liban et dans les pays arabes. La rapporteure spéciale des Nations unies sur la violence contre les femmes et les filles, Reem Alsalem, la chercheuse Melissa Farley et les activistes Mia De Faoite, Alexine Solis et Cherie Jimenez ont pris part à ce symposium, en sus de plusieurs « survivantes » de différentes nationalités.

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Et le constat est sans appel : « La prostitution n’est ni un choix ni un travail », mais un enfer subi par les victimes de la violence patriarcale, qui racontent inlassablement « les relations forcées », « les viols » et l’inévitable « usage de substances », parce qu’« on ne peut plus faire sans », expliquent tour à tour les participantes. 

À l'instar de Layal, 28 ans, qui révèle les abus contre les femmes prostituées jusqu’aux postes de gendarmerie. « Lorsque nous sommes arrêtées et placées sous enquête, non seulement on nous parle de haut, mais nous risquons d’être battues et violées par des représentants de l’ordre. Certains viennent se servir parmi les filles », accuse cette Libanaise dans la vidéo de Kafa, où six prostituées du Liban témoignent à visage caché de leur descente aux enfers, de l’injustice qu’elles subissent, de la perte de leur estime de soi et de leur incapacité à s’en sortir.

Affichées sur un tableau, des idées préconçues véhiculées par les acheteurs de sexe. Photo fournie par Kafa

À travers le symposium transparaissent aussi les conséquences physiques et psychiques d’une telle violence sur les femmes prostituées : la déshumanisation, la dépression et les désordres alimentaires notamment, au point d’être rongées par les idées suicidaires. « Mon mari m’a vendue à un Saoudien pour 1 700 dollars », révèle Khadija, Syrienne, qui vit au Liban. « Les hommes veulent appliquer ce qu’ils ont vu dans les films pornographiques. Parfois, ils viennent avec toutes sortes d’outils. Ils sont si violents », renchérit Abir.

L’article 523 du code pénal libanais

Dans un Liban en crise, la prostitution aurait finalement repris de l’ampleur après avoir été fortement impactée par la pandémie de Covid-19 et par l’effondrement de la livre. « La guerre (au Liban-Sud entre le Hezbollah et Israël depuis le 8 octobre 2023, NDLR) aggrave encore plus le niveau de violence et les crimes sexuels envers les femmes, surtout les plus vulnérables », constate Zoya Rouhana, fondatrice de Kafa. La prostitution clandestine est pourtant interdite par la loi libanaise. Selon l’article 523 du code pénal, « toute personne qui pratique ou facilite la prostitution secrète est condamnée » à une peine d'emprisonnement d’un à trois ans et à une amende de deux à quatre fois le salaire minimum. Une forme de prostitution déguisée est cependant tolérée, à condition qu'elle se conforme à la règlementation en vigueur (enregistrement, visites médicales, etc...) comme par exemple pour ce qui est des danseuses ou « artistes » de cabarets.  

Les autorités ferment ainsi les yeux sur l’arrivée de ces « artistes » notamment d’Europe de l’Est et de « masseuses » d’Asie du Sud-Est, sans parler du trafic sexuel qui se pratique dans les camps de réfugiés syriens sous le contrôle de chaouiches, les responsables de camps, ou des services que vendent dans la rue des travailleuses domestiques migrantes en situation irrégulière après avoir fui leur garant, observe Julie el-Khoury, activiste au sein de Kafa. Largement composé de femmes migrantes et de réfugiées, particulièrement vulnérables, le marché de la prostitution compte également des femmes libanaises.

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Nul ne s’avance à donner la moindre estimation sur l’ampleur de la prostitution au Liban. Les chiffres publiés lors de la conférence donnent, en revanche, une idée du nombre de visas d’« artistes » délivrés par la Sûreté générale (SG), du nombre d’arrestations pour prostitution par les Forces de sécurité intérieure (FSI) et de la nationalité des personnes arrêtées. Ainsi, en 2018, 3 434 visas d’artistes étaient délivrés par la SG. Mais ce chiffre a dégringolé en 2020 à 541, puis à 103 en 2021 pour reprendre son ascension en 2022, selon les indications de la SG qui n'en précise toutefois pas le nombre. Quant aux arrestations par les FSI, après deux pics de 430 et 350 arrestations en 2009 et 2018, elles ont chuté à 42 en 2022, pour reprendre légèrement en 2023 avec 85 arrestations. Enfin, entre 2015 et 2023, les FSI ont procédé à l’arrestation de 1 171 prostituées syriennes, 380 migrantes (ex-travailleuses domestiques d’Afrique ou d’Asie), 268 Libanaises, 121 Européennes de l’est, 65 Palestiniennes et 49 apatrides.

« Elle est ma propriété, je l’ai payée »

Selon Julie el-Khoury, « la prostitution au Liban est particulièrement répandue dans des “Super night clubs” de Maameltein (sur le littoral de Jounieh) où les femmes ne bénéficient d’aucune liberté de mouvement. Elle se pratique également dans la rue, les maisons closes, les instituts de massage, les camps de réfugiés et sur internet. »  Une particularité commune à toutes ces situations : « Les prostituées sont dans leur écrasante majorité sous le contrôle et l’emprise d’un proxénète », assure l'activiste.

« La prostitution est une histoire d’abus des hommes contre les femmes, le résultat de violences et de discriminations », résume Ghada Jabbour, dénonçant « une réalité qui prive les femmes de leur humanité et autorise l’utilisation de leur corps comme objet, soit par l’argent, soit par la violence ».

Pour illustrer ce propos, et cette thématique, l'association a récolté des témoignages d’acheteurs d’actes sexuels à travers le monde et les a affichés sur un tableau installé pour l'occasion. « Toutes les femmes sont des prostituées », assure ainsi un acheteur du Liban. Un autre de Londres qui « ressent parfois l’envie de violer quelqu’un, va plutôt chez une pute ». Un troisième du Cambodge voit « les travailleuses du sexe comme des marchandises et le patron du bordel comme le vendeur ». « C’est mon droit de faire d’elle ce que je veux. Elle est ma propriété, je l’ai payée. Au final, c’est son travail. Elle doit accepter de faire tout ce que je lui demande », conclut encore un autre, du Liban.

Vue de l'assistance. Photo Kafa

Enfin, des histoires de prostitution forcée et d’arrestation de réseaux sont régulièrement publiées dans la presse libanaise. Elles révèlent l’existence au Liban de trafics sexuels dont sont victimes les femmes les plus vulnérables. « Contrairement aux acheteurs de sexe, ce sont les femmes prostituées qui sont pénalisées au Liban », souligne Julie el-Khoury, évoquant « la puissance des proxénètes » vus comme des « hommes d’affaires » qui jouissent eux de solides pistons pour se tirer d'affaire. « Pour avoir fait de la prison pour prostitution, mon casier judiciaire est entaché. Qui m’embauchera désormais ? » s’interroge ainsi une des six témoins, dans la vidéo, en référence à la législation libanaise discriminatoire envers les femmes. « Il est grand temps que la lutte contre la prostitution figure au menu des agendas arabes et que soient identifiés les acteurs et les victimes », martèle Ghada Jabbour.

*Tous les prénoms ont été modifiés

Hoda*, 39 ans, rêvait d’être journaliste. Mais un épisode de la guerre au Liban (2006, NDLR), la mort de son mari et la destruction de sa maison l’ont jetée à la rue, entraînée dans la prostitution, sans espoir d’en sortir. Abir, Syrienne, 37 ans, réfugiée au Liban, « souhaite mourir » tellement elle n’en peut plus de devoir « vendre (sa) dignité pour un toit » où abriter ses enfants. « Mon corps est-il une marchandise à acheter ou à vendre ? » interroge-t-elle dans une vidéo diffusée par l’association féministe Kafa à l’occasion du premier symposium international sur le thème « La prostitution en tant que violence masculine contre les femmes ».L’événement, qui s’est déroulé à la Bibliothèque nationale de Beyrouth les mardi 9 et mercredi 10 juillet, était organisé par Kafa...
commentaires (2)

C’est la loi tribale…. À ceux qui nous bassinent par «  notre pays » il faut rappeler que c’est un ramassis de tribus et des mafia…. On comprendrait mieux ainsi ce qui s’y passent….voir article sur l’humour anticlérical plus haut ….

Marie elise Loubic

15 h 29, le 18 juillet 2024

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Commentaires (2)

  • C’est la loi tribale…. À ceux qui nous bassinent par «  notre pays » il faut rappeler que c’est un ramassis de tribus et des mafia…. On comprendrait mieux ainsi ce qui s’y passent….voir article sur l’humour anticlérical plus haut ….

    Marie elise Loubic

    15 h 29, le 18 juillet 2024

  • « C’est mon droit de faire d’elle ce que je veux. Elle est ma propriété, je l’ai payée" et l'on se targue d'avoir aboli l'esclavage il y a des décennies même des siècles...

    Wlek Sanferlou

    14 h 28, le 18 juillet 2024

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