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Nos lecteurs ont la parole

Nos oliviers renaissent toujours

Nos oliviers renaissent toujours

Photo Hadil Salamé

Nous sommes au complet. Réunis dans la cuisine de notre maison du sud. Trois générations dont seule une filiation établie, incontestable, saurait confondre la courbe d’un regard, la ligne d’un sourire, le timbre d’une voix, jusqu’au tremblement d’une paupière.

Tout coule à foison sous nos yeux. Une abondance inversement proportionnelle au décor spartiate du lieu qui nous entoure. Il y a du pain, il y a des fruits, des beignets et de la mélasse de caroube. Il y a même du chocolat. Beaucoup de chocolat. Ça tombe bien, nous en sommes friands dans la famille. Un trait de caractère qui nous lie tel un fil rouge.

Je me tiens à l’écart, comme à chaque fois que je rêve cet endroit.

Mon regard parcourt la table et ceux qui la bordent.

À ma droite, mon père et ma mère et la pudeur qui se glisse entre eux, jusque dans les rires qu’ils se refusent. Je n’ai jamais vu de rires se déployer sur leurs visages et résonner sur les murs avec une intensité franche et joyeuse. Sauf peut-être sur quelques photos d’avant-guerre qui traînent au fond des tiroirs de leur appartement, à Beyrouth. Mais là encore, les rires sont figés, ils appartiennent à un autre temps. Un temps glacé sur papier et inconnu de ma mémoire.

Face à moi, ma sœur et mes frères débattent de la situation du pays sans prêter attention à leurs enfants qui ne tiennent plus en place.

Trois générations disséminées dans l’exil, agglutinées autour d’une même table. Inespéré !

Malgré les éclats de voix qui me transpercent le cœur, ce dernier déborde de joie.

Un instant.

Un bref instant.

Le temps de savourer ces retrouvailles impromptues, une première fois, une dernière fois, avant de plier bagage.

Car dans nos chambres, les valises sont presque prêtes. Ouvertes telles des plaies béantes sur le marbre blanc du sol, elles attendent que nous finissions de nous remplir la panse avant de les charger à leur tour. Mais cette fois, uniquement de l’essentiel. Car elles ne suffiront pas pour tout emporter. De toute manière, nous n’aurons pas assez de coffres ni de voitures pour tout emporter. Il faudra donc trier, classer, céder, renoncer pour aller à l’essentiel. Le reste attendra. Un autre voyage, peut-être.

Mais comment distinguer l’essentiel du superflu dans un magma de souvenirs tissés sur autant de générations ? Est-ce qu’il existe une hiérarchie pour les souvenirs, aussi ?

Je continue de parcourir la tablée du regard, sans savoir ce que mes yeux traquent dans le joyeux chaos qui s’offre à nous. Quelque chose me dit que l’essentiel manque à l’appel, mais je n’arrive pas à le nommer, cet essentiel. Tout est là, pourtant. Même l’inespéré s’est invité à la fête. Sauf, peut-être… Et soudain, je réalise. Je réalise que malgré les ripailles et l’amour qui dégueulent de toutes parts, il manque quelque chose à cette table. Peu de chose à vrai dire puisque, contrairement aux coffres à souvenirs, l’essentiel ne prend pas beaucoup de place. Quelques gouttes. Un trait, tout au plus.

« On a oublié l’huile d’olive ? »

En coulant d’entre mes lèvres, ma question bute contre un silence de plomb.

C’est vrai. Comment avons-nous oublié l’huile d’olive ?

Je me précipite vers les placards à la recherche de la petite bouteille verte qui orne toujours notre table. Elle est introuvable. Et je comprends alors que tout ça n’est qu’un rêve. Car dans la réalité, dans la vraie vie, il y a toujours de l’huile d’olive sur nos tables.

Je m’élance en direction de la terrasse pour m’extraire de ce rêve. Et je cours vers le grillage en fer forgé que mon père a fait dresser il y a plus de vingt ans pour éviter toute intrusion dans cette maison que nous sommes forcés d’abandonner dix mois sur douze. Il est épais, solide, d’une laideur sans nom. Mais malgré sa laideur, il n’a jamais failli à sa mission, dissuadant les envahisseurs tant redoutés de s’accaparer les lieux.

En vingt ans, seules les bombes ont réussi à le faire ployer.

Je me penche par-dessus ce qui reste de la balustrade et ma rétine se heurte au désastre : les oliviers sont morts. Hormis quelques branches qui résistent encore. Vidées de leur substance, elles ressemblent aux membres décharnés d’un vieil homme se sachant condamné, mais s’accrochant à la vie par la force du désespoir.

Le phosphore. Le phosphore blanc a coulé dans nos terres. Trop de phosphore blanc a imprégné nos terres. Telle l’huile dans le bitume, tel le raisiné dans la fibre d’un mouchoir en lin. Indélébile. En profondeur. Sans poésie.

En novembre dernier, la presse faisait état de plus de quarante-sept mille oliviers. Plus de quatre millions de mètres carrés de forêt. Perdus. D’autant que les chiffres ont gonflé depuis. Mais à raison de combien par jour ? Combien par semaine ? Par mois ?

Je ferme les yeux et j’écarte les bras au plus loin pour imaginer à quoi cela pourrait ressembler depuis ma balustrade. Ils ne sont pas de taille à contenir l’ampleur du drame. Je me sens comme une enfant qui tente d’imaginer, du large de ses bras, ce qu’« aimer comme l’univers » veut dire dans la bouche d’une mère. En vain, car ces bras ne sont pas encore assez longs pour encercler les épaules d’une mère. Alors, l’univers ! Quelle idée !

Et comme cette enfant, je peine à imaginer mon horizon sans oliviers. Car l’horizon du sud de mon pays scintille toujours aux reflets de leurs feuillages. Et comme Ulysse l’avait fait à son retour à Ithaque, nous caressons nos vieux oliviers pour nous assurer qu’ils sont restés tels qu’ils étaient la dernière fois que nous avons plié bagage. Et d’une génération à l’autre, nous nous transmettons le nom du pressoir à qui en confier les drupes afin que ces petites bouteilles vertes ne cessent jamais d’orner nos tables.

Pour qu’un rêve se réalise, si vous le souhaitez très fort, il paraît qu’il faut l’enfouir en vous à double tours. Le taire. Surtout ne pas le divulguer. Or le rêve que j’ai fait cette nuit – les valises béantes, la fuite sans retour, les oliviers décharnés –, il faut l’empêcher, à tout prix. Est-ce qu’il suffit de le raconter pour conjurer le sort ? Ou faut-t-il aussi le hurler par-dessus les rambardes de nos terrasses ?

Ainsi, comme « la révolution naît des entrailles du chagrin » (Nizar Kabbani), par la force de la résilience, nos oliviers renaîtront des entrailles de nos terres devenues stériles.

Car nos oliviers renaissent toujours.

Manal SALAMÉ

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Nous sommes au complet. Réunis dans la cuisine de notre maison du sud. Trois générations dont seule une filiation établie, incontestable, saurait confondre la courbe d’un regard, la ligne d’un sourire, le timbre d’une voix, jusqu’au tremblement d’une paupière.Tout coule à foison sous nos yeux. Une abondance inversement proportionnelle au décor spartiate du lieu qui nous entoure. Il y a du pain, il y a des fruits, des beignets et de la mélasse de caroube. Il y a même du chocolat. Beaucoup de chocolat. Ça tombe bien, nous en sommes friands dans la famille. Un trait de caractère qui nous lie tel un fil rouge.Je me tiens à l’écart, comme à chaque fois que je rêve cet endroit.Mon regard parcourt la table et ceux qui la bordent.À ma droite, mon père et ma mère et la pudeur qui se glisse entre eux, jusque dans les...
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Le Hezbollah a détruit le Liban ces mollahs iraniens veulent tout le Liban , figli di buona donna

Eleni Caridopoulou

13 h 11, le 03 juillet 2024

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Commentaires (1)

  • Le Hezbollah a détruit le Liban ces mollahs iraniens veulent tout le Liban , figli di buona donna

    Eleni Caridopoulou

    13 h 11, le 03 juillet 2024

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