Capture d'écran de la chaîne du Hezbollah, al-Manar, lors de la retransmission d'un discours de Hassan Nasrallah, le 19 juin 2024. AFP PHOTO / HO / AL-MANAR
Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a créé la surprise mercredi, en s’en prenant dans un discours à Chypre, pour la première fois depuis le début du conflit, malgré le fait que Beyrouth et Nicosie entretiennent de manière générale des relations cordiales, l’île accueillant des centaines de travailleurs libanais. Les mises en garde du secrétaire général du parti chiite ont suscité de nombreuses réactions au sein de la classe politique à Beyrouth et des autorités chypriotes.
Dans son discours, le leader du Hezbollah a mis en garde Nicosie contre « l’ouverture des aéroports et des bases chypriotes à l’ennemi israélien », dans le cas d’une guerre élargie avec l’Etat hébreu. Des menaces inédites qui n’ont pas tardé à faire réagir le président chypriote, Nikos Christodoulidès. « J’ai lu les commentaires (de Hassan Nasrallah, NDLR) et je tiens à dire que la République de Chypre n’est impliquée d’aucune façon dans cette guerre », a rétorqué dans un communiqué le président chypriote. Chypre fait « partie de la solution, pas du problème », a-t-il encore dit, faisant valoir que son pays jouait un rôle « reconnu par le monde arabe et l’ensemble de la communauté internationale » dans le déploiement d’un corridor maritime permettant d’acheminer de l’aide humanitaire à Gaza.
« Chypre n'est pas impliquée ni ne s'impliquera dans des guerres ou des conflits. Les propos du chef du Hezbollah sont éloignés de la réalité », a déclaré un porte-parole du gouvernement chypriote cité par le quotidien anglophone Cyprus Mail. « Chypre ne permettra à aucun pays de mener des opérations militaires sur son sol », ajoute ce responsable, qui explique par ailleurs que les bases britanniques de l'île « jouissent d'une situation différente ». Il a ajouté que l'île a des relations « excellentes » avec le Liban. « Nicosie prendra les mesures nécessaires par le biais des canaux diplomatiques », a déclaré ce même porte-parole selon Sky News Arabia. « Les déclarations de Hassan Nasrallah seront évaluées. Nous mettons à jour les mesures (anti-terroristes) de manière quotidienne », a indiqué pour sa part le ministre chypriote de la Justice, Marios Hartsiotis.
Dans un bref communiqué, qui ne mentionne pas Hassan Nasrallah, le ministère libanais des Affaires étrangères a affirmé que « les relations libano-chypriotes reposent sur une longue histoire de coopération diplomatique et que le dialogue bilatéral se poursuit au plus haut niveau pour discuter des questions d'intérêt commun ».
En outre, cité par la chaîne LBCI, la diplomatie libanaise a démenti des rumeurs concernant la fermeture permanente de l’ambassade de Chypre à Beyrouth. Selon le palais Bustros, l’ambassade sera bien fermée jeudi « pour une seule journée (...) pour des raisons administratives » et cette décision « n’a rien à voir avec le discours de sayyed Nasrallah ». « Cette fermeture est liée à l’augmentation des frais des visas et l’ambassade ouvrira à nouveau demain (vendredi) », a déclaré le ministère. L’ambassade chypriote n’était pas disponible pour commenter cette décision.
L'Union européenne a réagi en fin de journée jeudi avec une position exprimée sans équivoque. « Toute menace contre notre État membre est une menace contre l'UE », a ainsi déclaré Peter Stano, le porte-parole de la Commission européenne pour les affaires étrangères de l'union, cité par Reuters.
« Chypre a toujours été un refuge »
Côté libanais, plusieurs personnalités politiques ont condamné les menaces de Nasrallah contre le gouvernement chypriote et appelé à la retenue. « Chypre a été un refuge pour les Libanais pendant des années lorsque le pays faisait face à des problèmes », a rappelé l’ancien chef du Parti socialiste progressiste Walid Joumblatt sur X.
Le chef des Kataëb Samy Gemayel a dénoncé pour sa part un discours qui consacre « l’implication du Liban dans des conflits qui ne le concernent pas ». « Cette usurpation de la souveraineté du Liban a détruit le pays et l’avenir de ses habitants. La vie à la surface est différente de la vie sous terre. Les Libanais ne veulent pas la guerre, ils veulent vivre », a écrit le chef des Kataëb sur X, dans une allusion aux rumeurs selon lesquelles Hassan Nasrallah vivrait caché dans un bunker souterrain depuis plusieurs années.
Sur les réseaux sociaux, des personnalités médiatiques ont également critiqué la sortie de Hassan Nasrallah.
« Le Hezbollah a menacé le fret maritime dans le Moyen-Orient et la République européenne de Chypre. Ce discours qui va dans le sens de l’escalade est entièrement soutenu par l’axe de la moumana’a », a dénoncé pour sa part Peter Germanos, l’ancien commissaire du gouvernement près le tribunal militaire, sur X.
Pour le journaliste Tony Boulos, « le Hezbollah menace désormais la sécurité au niveau international ». « Nasrallah sait-il que Chypre accueille des milliers de Libanais qu’il a lui-même poussés à l’émigration ? Sait-il que des centaines d’hommes d’affaires libanais ont établi leurs bureaux sur l’île après qu’il a causé la chute (économique) du Liban ? » a écrit le journaliste, tout en appelant l’ONU « à prendre les mesures nécessaires pour protéger les Libanais ».
« La défense ou l’attaque »
Par ailleurs, peu après la fin du discours, le ministre israélien de la Défense Yoav Gallant en a commenté d’autres aspects, notamment les menaces lancées par le chef du parti chiite selon lesquelles, en cas de conflit ouvert, les Israéliens devraient « nous attendre par la terre, par la mer et par les airs ». « L’armée israélienne continue de se préparer pour faire face à toute menace, que ce soit au niveau de la défense ou de l’attaque. La situation dans le Nord (d’Israël) changera, soit avec une entente ou avec une opération militaire élargie. Nous avons une obligation de permettre aux citoyens de rentrer chez eux », a déclaré M. Gallant mercredi sur X, en référence aux dizaines de milliers d’habitants du nord de l’Etat hébreu déplacés par les combats.
S’abstenant d’évoquer directement le discours de Hassan Nasrallah, le chef du Courant patriotique libre, Gebran Bassil, a assuré pour sa part que son parti « travaille à éloigner le Liban de la guerre ». « Lorsque nous parlons de guerre, nous parlons d’Israël parce que c’est lui qui nous menace », a déclaré M. Bassil mercredi, lors d’un dîner organisé par son parti. « La cause de cette situation sécuritaire, ce n’est pas la présence du Hezbollah au Liban, mais la présence d’Israël (...) Si la guerre est déclarée, notre peuple ne se rendra pas. N’oublions pas ce qu’Israël a fait au Liban et aux ponts du Kesrouan (lors de la guerre de juillet 2006). Nous n’aurons d’autre choix que de défendre notre pays, même si nous ne sommes pas d’accord avec le fait que le Hezbollah a commencé la guerre au Sud », a déclaré M. Bassil.




Et si Chypre interdisait l’accès à son territoire aux libanais, Hassan Nasrallah aurait enregistré une victoire de plus.
09 h 49, le 21 juin 2024