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Culture - Reportage

La guerre gronde, la crise s’éternise, les Libanais se ruent aux concerts

Avec plus de 80 concerts au compteur, le Liban, dont le Sud s’embourbe de jour en jour dans une guerre qui ne dit pas son nom face à Israël, s’apprête à passer une saison festive enflammée. En mode électro-décibels et variétés orientales. Et en dépit du renchérissement notable des prix des billets. Tour d’horizon.

La guerre gronde, la crise s’éternise, les Libanais se ruent aux concerts

En dépit de la guerre à leur frontière sud, les Libanais s’apprêtent à passer une saison « musicale » enflammée... Montage Jaimee Lee Haddad

Débourser 500 dollars pour assister aux premières loges aux concerts de Waël Kfoury, de Sherine, d’Assala ou de Amr Diab… Et 250 dollars pour celui (avec dîner de gala) de Chris de Burgh : une folie pour le Libanais lambda au pouvoir d’achat totalement laminé par la crise bancaire et financière qui sévit dans ce pays depuis 2019. « Ce sont pourtant ces places-là qui partent en premier », révèle à L’Orient-Le Jour Abdo Husseini, responsable du Virgin Ticketing, la billetterie qui regroupe un large spectre de spectacles au Liban, dont les préventes explosent.

Avec plus de 80 concerts cet été, éparpillés entre Beyrouth et les régions non directement touchées par les bombardements israéliens, la saison s’annonce festive pour une frange – la plus privilégiée ! – de la population libanaise. Celle bien entendu qui ne vit pas dans les localités frontalières du Sud, soumises à un pilonnage israélien quasi quotidien. Mais aussi et surtout celle qui peut se payer le luxe d’acheter des billets à des prix prohibitifs. L’échelle des tarifications ayant notablement augmenté cette année par rapport à la saison précédente, sans véritables justifications, sinon que « les artistes eux-mêmes ont revu à la hausse leurs cachets », affirment les producteurs et directeurs de festival. Avant de confier à mots couverts que les têtes de gondole de la musique arabe, par exemple, n’acceptent de venir se produire au pays du Cèdre que pour un pactole conséquent, et que les internationaux font preuve d’exigences astronomiques, tant au niveau sécuritaire que financier, difficiles à assurer.

La chanteuse égyptienne Sherine sera au Sea Side Arena le 20 juillet 2024. Photo DR

 Beyrouth ne veut pas renoncer à son amour de la vie

Nonobstant ces contingences, les préparatifs des festivités de l’été vont bon train sur la façade maritime de Beyrouth. Sous un soleil de plomb, une armada d’ouvriers s’attelle à l’installation des gradins – quelque 5 000 places assises – de la Seaside Arena, l’une des deux grandes scènes, avec celle de Beirut Waterfront (installée sur un terrain adjacent, rivalité entre producteurs oblige), censées accueillir à partir de la mi-juin les plus gros concerts de l’été.

Un peu plus loin, la boîte de nuit Skinn sera, elle, dévolue à des soirées DJ extrêmement prisées par la jeune génération de noctambules, dont le fameux Sud-Africain Black Coffee attendu comme le messie, le 21 juin, par les moins de 30 ans. Sans oublier ceux qui se tiendront dans le grand hangar bleu du Forum de Beyrouth de l’autre côté de la ville…

En dépit de la guerre à Gaza et du front ouvert depuis le 8 octobre dans le sud du pays, la capitale libanaise ne veut pas renoncer à « son amour de la vie ». C’est du moins ce que répètent en boucle les promoteurs de spectacle qui, malgré les menaces de plus en plus appuyées d’extension du conflit, y déroulent pour cette saison 2024 une riche programmation… s’adressant essentiellement aux fans de la pop arabe. Car, autant l’annoncer d’emblée, l’été musical au Liban sera cet année quasi exclusivement oriental. Avec en têtes d’affiche des différents événements des vedettes libanaises, syriennes et égyptiennes.

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... Et Amr Diab repeint le Liban en blanc

Le samedi 15 juin, Amr Diab, ramené une nouvelle fois par Venture Lifestyle à Beyrouth un an après le succès pharaonique de son précédent concert, donne le « la » des concerts beyrouthins du front de mer.

C’est, également, dans cette même Waterfront Arena, dédiée aux grands noms de la chanson arabe, qu’est attendu le 5 juillet le « kaiser » de la chanson irakienne, Kazem al-Saher, un habitué des grands festivals libanais.

Amr Diab donne le "la", le 15 juin, des concerts de l'été 2024. Photo DR


 Des « Lounge Zone » à des milliers de dollars

Tenue blanche ou pas ? Tel est le dilemme qui occupe en ce moment les groupies libanaises de la mégastar du Nil Amr Diab, qui avait fait converger l’été dernier vers le pays du Cèdre quelque 8 000 personnes venues de toute la région arabe. En leur intimant l’ordre de s’habiller uniquement en blanc…

Cette fois, le chanteur égyptien devra se contenter d’un public majoritairement local et plafonnant à 5 000 personnes, estiment des professionnels du secteur qui affirment que « jusque-là, ni les touristes arabes ni même les expatriés ne se sont réellement manifestés ».

Un désistement des publics en provenance de l’étranger qui ne semble pas affecter le moral des producteurs de spectacle. Lesquels s’appuient à l’évidence sur une catégorie de « Libanais de l’intérieur » au fort pouvoir d’achat. Il suffit de jeter un rapide coup d’œil sur le site Ihjoz, qui héberge la billetterie du concert de Amr Diab, pour constater qu’il n’y a plus de places disponibles, mis à part en fosse debout à 90 dollars par personne et dans les rares rangées à 120 dollars, tandis que les multiples zones réservées aux espaces Lounge sont déjà intégralement « sold-out »… À des prix évidemment non affichés. « Le principe étant que les réservations dans ces zones-là vont aux plus offrants », nous explique une personne du sérail qui préfère rester anonyme. Il se murmure d’ailleurs que certaines tables dans les Lounge Zones ont atteint des sommes astronomiques chiffrées à plusieurs dizaines de milliers de dollars. Et qu’elles auraient été majoritairement réservées à des fils de politiciens… ainsi que le laissait entendre dans un post sur le réseau X notre collaborateur, le bien informé journaliste économique Mounir Younès.

Sauf qu’avec plus de 80 concerts aux capacités de remplissage fluctuant entre 3 000 et 4 000 places chacun, il est difficile de considérer que les soirées festives de l’été puissent être le monopole (un de plus !) des seuls rejetons gâtés d’une classe politique affairiste.

« En réalité, il y aurait au Liban entre 30 000 et 100 000 personnes au grand maximum qui font travailler l’ensemble du secteur des loisirs, spectacles et restaurants mélangés. Et c’est évidemment à eux que s’adresse notre programmation », avance Amine Abi Yaghi, qui réanime cette année, avec Star System et 2U2C sur le Beirut Waterfront, le festival Beirut Holidays après 4 ans de suspension, avec en ouverture de ses 7 soirées la star libanaise Élissa le 18 juillet.


 Quand l’offre répond à une certaine demande...

Pour ce grand producteur de la place, le public libanais se divise sommairement en trois catégories. « D’abord, il y a les jeunes qui ont besoin de sortir et qui privilégient les soirées DJ et ceux d’artistes de leur génération, aux prix encore abordables, à l’instar du musicien électro-underground syrien al-Shami qui cartonne en ce moment, ou de l’humoriste libanais John Achkar. Il y a ensuite le public traditionnel des concerts et des spectacles occidentaux. Leur nombre s’est restreint depuis la crise. Et cela parallèlement à celui des artistes internationaux, qui se sont majoritairement montrés très réticents à se produire cet été au Liban, hormis les grands habitués, comme le chanteur britannique Chris de Burgh (qui a deux soirées prévues au Casino du Liban) ou le groupe américain Pink Martini (qui dans sa tournée mondiale des trente ans s’arrête un soir au Forum de Beyrouth). Et il y a une catégorie de gens qui n’ont pas été touchés par la crise économique, pour ne pas dire qu’elle leur a été bénéfique. Ceux-là sont prêts à casquer le prix fort pour obtenir les meilleures places dans tous les événements qui les intéressent. Ce sont eux qui activent le plus le secteur de la nuit… » Et donc eux, forcément, qui apposent leur empreinte sur le registre des spectacles au Liban !


Waël Kfoury, le beau de ces dames qui s’arrachent les premières places à son concert au Forum de Beyrouth les 27 et 28 juillet. Photo DR

« L’argent ayant changé de main, comme à chaque situation de crise, les producteurs de spectacle adaptent leurs propositions aux desiderata de cette nouvelle clientèle », justifie une sociologue pour expliquer la domination de la scène arabophone ces dernières années. Avec dans le peloton de tête des grands favoris du moment Waël Kfoury, le beau de ces dames, qui se sont arrachées paraît-il les premières places à 500 et 300 dollars de ses deux soirées, les 27 et 28 juillet au Forum de Beyrouth. Mais aussi Élissa, Tamer Hosni, Mohammad Ramadan, Michel Fadel et évidemment Nancy Ajram (le 18 juillet à Byblos) qui, tout en figurant au classement des artistes les plus « banquables », restent plus accessibles au portefeuille du Libanais moyen, avec un ticket d’entrée à leurs concerts oscillant entre 40 et 180 dollars.


Les festivals résistent ou se désistent

Grands absents du « tapage médiatique » de la saison 2024 : les festivals de Baalbeck et de Beiteddine, les deux plus prestigieux événements qui ont toujours donné le tempo des festivités de qualité de l’été au Liban. Et pour cause, le premier, situé au cœur de la plaine de la Békaa soumise régulièrement aux frappes israéliennes, « attend encore avant de décider, en fonction de l’évolution de la situation sur le terrain, la tenue ou pas d’une soirée sans doute unique mais à forte charge symbolique vers le 30 août sur son site même », déclare sa présidente Nayla de Freige qui, comme toujours, refuse de baisser les bras…

Rappelons qu’en 2020 et 2021 lors du confinement du à la pandémie de Covid, le Festival de Baalbeck avait tenu à lancer un message de résilience culturelle à travers des concerts en distanciel retransmis à la télévision, sur les réseaux sociaux et YouTube.

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Baalbeck 2020 brise le silence avec « Le son de la résilience »

Le groupe américain Pink Martini a inclu Beyrouth (le 24 juillet) dans sa tournée des 30 ans cet été. Photo DR Photo DR

Quant au festival lové dans la montagne du Chouf, sa présidente Nora Joumblatt a d’ores et déjà annoncé dans un communiqué son annulation cette année, pour des raisons qui tiennent sans doute autant de la sécurité que d’un esprit de « solidarité avec les habitants du Liban-Sud et de Gaza ».

Même pour des festivals plus éloignés des zones de conflit avec Israël, comme ceux de Byblos et Ehden situés au nord du pays, la question de leur maintien s’est aussi posée cette année. « En l’absence de sponsors et de soutien pécuniaire du ministère du Tourisme, nous avons failli renoncer. Mais comme nous tenions à  répondre à la demande d’une population qui a besoin de se changer les idées dans cette période difficile, nous avons décidé de nous lancer avec nos propres moyens et, plus précisément, les fonds personnels de certains membres des comités organisateurs », révèlent aussi bien le directeur de Byblos, Raphaël Sfeir, que celui d’Ehdeniyate, Pierre Ziadé.

Mohammad Ramadan, la star bling-bling du rap-takatik égyptien. Photo DR

Offrir à leurs publics locaux une série d’événements qui leur sont directement adressés tout en œuvrant à faire affluer des festivaliers de l’ensemble du pays, voire du dehors, c’est à ce difficile exercice d’équilibre que les organisateurs de ces deux festivals se sont livrés. Sous le label d’une « résistance culturelle » autant que d’une volonté de contribuer à une réactivation de l’économie touristique – en berne en raison de la crise qui s’éternise – de leurs localités respectives.

À ce titre, ils proposent à des tarifs allant de 20 à 180 dollars, accessibles au plus grand nombre, une diversité de spectacles (concerts, théâtre, performance d’humour ou de danse) essentiellement libanais. Relevés d’une certaine orientation égyptienne pour Byblos (avec Cairokee et Ash face à une Nancy Ajram en tête de proue) et syrienne pour Ehdeniyate (avec Nassif Zeitoun, la chanteuse de tarab Mayada el-Hannaoui face à une Abir Nehmé, un John Achkar ou encore un Joseph Attié qui chante à pleins poumons Lebnan Rah Yerja3…).

« Le Liban reviendra » ? Certes.  Car, il revient toujours... parfois de très loin !  Mais en perdant à chaque fois un peu plus de ce qui faisait sa singularité, sa spécificité dans la région. Un certain cosmopolitisme culturel qui semble se déliter d’année en année dans le grand bain de la culture arabo-bling-bling dominante.  Mais quand on danse sur un volcan, avec des finances parties en fumée, on ne peut sans doute pas faire mieux...

Débourser 500 dollars pour assister aux premières loges aux concerts de Waël Kfoury, de Sherine, d’Assala ou de Amr Diab… Et 250 dollars pour celui (avec dîner de gala) de Chris de Burgh : une folie pour le Libanais lambda au pouvoir d’achat totalement laminé par la crise bancaire et financière qui sévit dans ce pays depuis 2019. « Ce sont pourtant ces places-là qui partent en...
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Mais quel niveau ! Au plus bas...triste et quelle dommage!

Monique Haddad

07 h 38, le 10 juin 2024

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Commentaires (1)

  • Mais quel niveau ! Au plus bas...triste et quelle dommage!

    Monique Haddad

    07 h 38, le 10 juin 2024

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