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La nostalgie du rail


Une fois de plus, il est venu ; il en a vu et entendu de belles, ce qui n’était guère trop nouveau pour lui ; et il est reparti sans avoir vaincu ou même seulement émoussé toutes ces volontés figées, pétrifiées dans leur entêtement, et qui rendent impossible l’élection d’un président libanais. Si bien que de l’énième mission à Beyrouth de l’émissaire spécial Jean-Yves Le Drian on retiendra surtout hélas ce glaçant avertissement : c’est l’existence du Liban politique qui est maintenant en péril.

Pas que politique hélas, Monsieur Le Drian ! Car outre les présidents et autres hauts responsables, et davantage encore que ses plaines, montagnes, côtes rivières et autres attributs géographiques, un pays c’est avant toute chose une population qui s’en réclame, un peuple. Or président ou pas (car on ne voit pas très bien ce que ça pourrait changer) c’est surtout ce peuple qui dans sa spécificité et son intégrité est aujourd’hui en grand danger. En danger non pas vraiment de génocide – horreur qui pourtant montre à nouveau son vilain museau dans cette partie du monde – mais de dénaturation, d’altération, de falsification.

Ce sont de telles calamités que promet en effet la rampante mais massive greffe démographique injustement infligée au patient libanais par la mauvaise conscience internationale. Éloquente à cet égard est l’insistance de l’Union européenne à maintenir sur place jusqu’à nouvel ordre (jusqu’à la Saint-Glinglin ?) les réfugiés et migrants syriens qui ont afflué au Liban, comme confirmé lors de la toute récente conférence de Bruxelles. Allons, c’est seulement provisoire, voilà toujours une poignée d’euros en attendant de voir venir : ce consternant refrain, il faut déplorer que l’Hexagone ne se soit pas démené pour le faire sonner plus juste. Après tout, c’est bien la puissance mandataire française qui façonnait, il y a un siècle, le Liban contemporain dans son unique diversité culturelle. Qui le modelait terre et peuple, corps et biens ; et il n’est guère inopportun de le rappeler.

On peut tout aussi bien regretter le temps où c’est encore la locomotive française qui, wagon après wagon, tirait diligemment les pays du Vieux Continent vers une prise de conscience des droits du peuple palestinien. Reconnaître aujourd’hui un État qui n’existe encore que sur le papier, comme viennent de le faire la Norvège, l’Espagne et l’Irlande, serait ainsi, aux yeux de Paris, aller trop vite, brûler les étapes, céder à l’émotion ou à la tentation du symbole plutôt que de guetter le bon moment, celui d’une négociation entre les deux parties en conflit. À ces réserves s’ajoutait mercredi le conseil, donné par téléphone au président de l’Autorité palestinienne, de mettre en œuvre les réformes indispensables dans la perspective d’une telle reconnaissance.

L’argumentaire tiendrait sans doute le rail si seulement il n’y avait désormais haute et même extrême urgence, avec la boucherie en cours dans la ville de Rafah où Israël se joue de toutes les lignes rouges occidentales. En attendant d’être fixé sur le sort du projet israélien de cessez-le-feu annoncé hier par Joe Biden en personne, il est donc grand temps, pour la vaillante locomotive d’antan, de se mettre pour le moins à l’heure du TGV. Au fait, pourquoi la France, amie d’Israël et des Arabes, habituée de la région, laisse-t-elle aux nouveaux venus chinois l’initiative d’héberger un forum présidentiel et appeler à une conférence de paix élargie ? Si l’Autorité palestinienne siégeant à Ramallah est effectivement minée par la corruption, que dire alors d’un Premier ministre israélien poursuivi chez lui pour fraude caractérisée et qui croit noyer le poisson pourri dans un bain de sang, ce qui lui vaut en prime un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale ? N’est-ce pas faire preuve d’un déroutant angélisme que d’attendre de Netanyahu et de ses comparses un utopique ralliement au principe d’un règlement équitable en Palestine ?

C’est vrai que de tous les États européens, la France est celui qui abrite les plus grandes communautés juive et musulmane ; voilà qui l’astreint à s’en tenir à un délicat équilibre. Mais équilibre n’a jamais voulu dire temporisation ou, pire encore, phobie de l’action. De se joindre aux trois quarts des pays membres de l’ONU qui ont déjà reconnu l’État palestinien ne fera pas sur-le-champ de miracles, même si les pressions diplomatiques sur Israël s’en trouveront décuplées. De se cantonner frileusement dans l’expectative ne répondrait pas, en revanche, à une certaine idée de la France, de ses idéaux, de son expérience diplomatique dans cette partie du monde.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

Une fois de plus, il est venu ; il en a vu et entendu de belles, ce qui n’était guère trop nouveau pour lui ; et il est reparti sans avoir vaincu ou même seulement émoussé toutes ces volontés figées, pétrifiées dans leur entêtement, et qui rendent impossible l’élection d’un président libanais. Si bien que de l’énième mission à Beyrouth de l’émissaire spécial Jean-Yves...