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Lifestyle - Photo-roman

Un Liban qui n’a pas avancé

Dans un petit village libanais où, après que la douceur l’a longtemps emporté sur le fanatisme, le racisme contre les Syriens a réussi à s’infiltrer…

Un Liban qui n’a pas avancé

Photo Ashraf Zeinah, tirée du compte @middleastarchive

Beit el-Chaar, le petit « village », dans le caza du Metn, où j’ai grandi. Je mets village entre guillemets parce que sur papier, ou en tous cas jusqu’à ma petite enfance, Beit el-Chaar ressemblait à tous ces jolis petits villages libanais où rien ne se passe vraiment. À part une poignée de maisons traditionnelles bourgeoises desservies par une épicerie, une boulangerie, une boucherie et une église où un adolescent, qui servait aussi à la messe et la chorale, allait faire sonner le lourd clocher tous les midis. Il n’y avait que ça.

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Dès les années 80, des immeubles d’une supposée modernité douteuse et étonnante, construits rapidement, n’importe où et n’importe comment, souvent illégalement, avaient pourtant réussi à attirer des citadins, qui voulaient à tout prix fuir l’enfer dans lequel la guerre civile avait transformé les villes libanaises. Des gens de la classe moyenne ou de la petite bourgeoisie qui s’arrachaient des appartements avec des pseudo-corniches en placoplâtre, du faux marbre, et surtout des balcons ouverts sur Beyrouth... avant qu’un autre immeuble vienne leur boucher la vue. Comme ça, en grandissant, j’ai vu le village devenir une ville, avec son supermarché, son terrain de sport, son malaab baladé où se tenaient à la fête de saint Michel des kermesses et des concerts de curieux chanteurs de variétés de la région, son snack, son hospice, son magasin de DVD piratés, son « centre de beauté » et sa boutique de nouveautés.

En même temps, de nombreux appartements en construction n’avaient pas trouvé acquéreur, et leurs propriétaires, à court d’argent, les avaient laissés dans leur état d’entre-deux, parfois même louant pour rien ces logements à moitié terminés, à peine habitables en vrai, à des travailleurs étrangers, syriens pour la plupart. Avec le déclenchement de la guerre en Syrie en 2011, ils étaient plus nombreux à venir s’installer dans mon village devenu ville.

Souvent, en fin de journée, après l’arrêt des chantiers ou la fermeture des commerces où ils avaient été embauchés pour des miettes, je voyais ces hommes pleins de sueur, de poussière et de taches de peinture prendre l’air, le plus de ciel possible, avant d’aller retrouver leurs loges de concierge, ou sinon les couloirs d’un immeuble en construction qui leur tenaient lieu de maison. Je voyais parfois leurs femmes et leurs enfants, en cachette et avec un air qui ressemble à de la culpabilité, en train de cueillir des hommayda sur le bord des routes. Je pense entre autres à Khaldoun, un jeune Syrien qui officiait à la supérette du coin et dont le quartier, inclus ma mère, ne pouvait pas se passer. Khaldoun savait et voulait tout faire, à commencer par tout ce que les Libanais refusaient souvent de faire, par paresse ou par ego. Sur sa mobylette, de maison en maison, livrer les courses, faire le ménage, s’occuper d’un jardin, couper un arbre pourri, débrouiller une bonbonne de gaz ou une citerne d’eau, nettoyer une chaudière ou réparer une machine à laver. Même descendre le sapin de Noël du grenier, construire une cabane dans le jardin ou offrir des ballons aux enfants. Ma mère avait toujours les yeux pleins de larmes quand il lui parlait de sa famille, laissée derrière, en Syrie, avec l’abdication des peuples auxquels on n’a pas donné de choix. Khaldoun n’était pas là par choix. On ne s’arrache pas de chez soi, de ceux qu’on aime, par choix. Tout cela pour dire que la question de si tout ce monde pouvait vivre ensemble ne se posait pas vraiment à Beit el-Chaar, ou en tout cas pas au point que la question « des Syriens dans le village » ne devienne « un problème. »

Interdiction de circuler

Je rentre au Liban il y a deux semaines, pour Pâques. Je reste ce soir-là à Beit el-Chaar. J’arrive en début de soirée, il fait sombre et les rues sont vides. Sur la place du village, en face de l’église, deux mecs visiblement embauchés par la municipalité et qui ressemblent à des videurs font des va-et-vient dans leur parka, en dessous d’une énorme banderole que je crois rêver en voyant : « Interdit aux étrangers de circuler après 7h du soir. » Un enfant de trois ans comprendrait que le message n’est pas adressé à un Allemand ou une Croate qui auraient eu envie d’aller se balader dans les rues de Beit el-Chaar. Le lendemain matin, je vais prendre une man’ouché dans le coin et, mine de rien, je demande à un homme qui attend son tour pourquoi cette pancarte et pourquoi maintenant ? « La situation est devenue insupportable. Ils nous ont pris nos emplois, toutes les aides qu’on devrait recevoir, et maintenant en plus ils nous volent et nous agressent », me dit-il. « Tu as vu ce qui s’est passé à Achrafieh hier, tu as vu ? Ce n’est que comme ça qu’ils comprennent », dit un deuxième qui fait de la surenchère.

Dans ce village où à chaque fois que vous passez devant une maison on vous dit tfaddal en insistant, même si on ne vous connaît pas ; dans mon village qui avait résisté au passage des guerres en ne cédant jamais au fanatisme ; dans mon village où la politique ne s’infiltrait que sous forme de kermesse, et seulement au moment des élections municipales ; dans mon village où toute ma vie j’ai vu des travailleurs syriens, à la tombée du jour, marcher main dans la main ; dans mon village qui, bien qu’en devenant une ville, avait réussi à conserver la candeur et la bonté des villages ; dans les jardins de mon village dont on ne donnait les clefs qu’à Khaldoun, je ne sais pas comment le racisme a réussi à s’infiltrer. « Jusqu’à quand doit-on continuer à se faire maltraiter par la Syrie ? Tu es trop jeune, tu ne te souviens pas de la botte syrienne sur nos gueules. Moi, j’en suis encore traumatisé. »

Dans mon village, comme dans mon pays et dans celui de Khaldoun en fait, on nous avait empêché d’avancer…

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