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Culture - Expositions

Des fleurs, des humains et le « Journal du temps présent » font le printemps des galeries beyrouthines

Envies de sorties culturelles ? Voici le parcours qu’on vous recommande cette semaine pour voir, (re)découvrir, admirer une sélection d’œuvres raconteuses d’un printemps fleuri. Parfois aussi de printemps défaits… 

Des fleurs, des humains et le « Journal du temps présent » font le printemps des galeries beyrouthines

Vue d’un coin de l’exposition Omar Fakhoury chez Marfa’. Photo DR

La nature libanaise, dans tous les sens du terme, se déploie sur les cimaises des galeries et espaces d’exposition en ce début de printemps. Cela va de la nature paysagère à forts relents identitaires de Omar Fakhoury à la nature humaine chez Salah Missi, en passant par un retour sur la nature créative de Nadim Karam ou encore celle, « pas si éphémère », des fleurs de Shérine Geagea. Passage en revue.

-Quand Omar Fakhoury transpose sa forêt à Marfa’

Comme une symbolique appuyée de l’abandon dans les toiles de Omar Fakhoury. Photo DR

Peindre la touffeur mystérieuse des bosquets, une clairière nimbée de lumière après la pluie, la nudité noueuse d’un sarment de vigne, un mimosa en fleurs, un figuier sauvage aux branches encore dépouillées, un rocher étalant dans la verdure sa silhouette de gisant… Et des fleurs des champs. Tout un mur de fleurs indigènes portraiturées une par une, en gros plan, sur toile de lin. Et qui, accompagnée chacune de son appellation en arabe dialectal, forment une belle installation évocatrice d’un herbier artistique géant.

De baroudeur des villes, Omar Fakhoury semble s’être converti à la pérégrination au sein de la nature. Aux excursions en forêt, plus précisément, pour reprendre le titre, « Forest », de son actuelle exposition à la galerie Marfa’.

En réalité, c’est un retour aux sources qu’opère, dans cette série de peintures quasi exclusivement vertes, cet artiste connu surtout jusque-là pour ses « portraits d’objets » et ses représentations des éléments qui jalonnent les territoires de l’espace public urbain postguerre au Liban : guérites, blocs de béton, carcasses d’auto et chaises en plastique...

Un retour vers Beit Chebab, le village des étés de son enfance et de son adolescence, vers lequel Omar Fakhoury est revenu l’an dernier, après des années d’absence. C’est en retrouvant le rocher plat en pleine clairière qui était son terrain de jeu favori avec ses frères que, assailli par le vertige de la nostalgie, l’artiste décide de réexplorer les divers coins de nature sauvage environnant la maison de sa jeunesse. Ceux-là mêmes qui lui avaient inspiré ses toutes premières peintures à l’âge de 17 ans. Et qu’il va représenter à nouveau, des décennies plus tard, avec la maturité de la perception couplée à cette touche à la fois vigoureuse et attentive aux détails qui est désormais la sienne. Une nouvelle série de peintures à l’acryliques sur toile de lin que l’on peut interpréter comme des paysages identitaires. Et dans lesquels se glissent parfois des éléments immédiatement identifiables du langage pictural de Fakhoury. À l’instar de cette voiture abandonnée ou cette ambiguë tête de bouc, entre jouet et ossement, émergeant derrière de hautes herbes… en une symbolique appuyée de l’abandon !

« Forest » de Omar Fakhoury à la galerie Marfa’, secteur du port de Beyrouth, jusqu’au 17 mai.


-Le journal de Nadim Karam, « petits récits pour une grande histoire »

Des visiteurs devant d’immenses peintures de Nadim Karam à l’espace Abroyan. Photo DR

Quand on évoque Nadim Karam, on pense forcément à sa « Procession archaïque », cet ensemble de sculptures figurant des créatures mi-humaines, mi-animalières, parfois aussi partiellement végétales, à la fantaisie toujours solaire, issues de son imaginaire. Et qui, depuis les années 1990, ont fait sa renommée dans les différents espaces publics où elles se sont baladées, de sites urbains en musées et de ponts en berges, aussi bien à Beyrouth, à Prague ou à Melbourne.

En revanche, ce qu’on connaît moins, c’est sa pratique « convulsive du dessin, qui est chez lui de l’ordre de la tenue d’un journal », indique la critique d’art Nayla Tamraz. En fouillant dans la monumentale masse de carnets de croquis noircis au jour le jour par Nadim Karam, cette dernière découvre qu’ils recèlent, outre les esquisses de ses fameux personnages fantasmagoriques développés en sculptures, des récits dessinés en lien avec l’actualité de ces quelque trente dernière années. Et puisant leur inspiration du vécu de cet architecte et artiste.

De là naîtra l’idée de l’exposition « Journal of Times/Journal of Present Times », consacrée uniquement aux œuvres dessinées et peintes de Nadim Karam. Et visant à mettre en lumière cette facette essentielle de sa créativité.

Un verseur de larmes dans une aquarelle de la série « Guerre » de 2006 . Photo Nadim Karam Studio

Présentée dans l’un des vastes espaces des anciennes usines Abroyan, cette exposition – à la curation signée donc Nayla Tamraz – déploie ainsi, au moyen d’une adroite scénographie, cinq sections mettant en perspective les dimensions narratives et ancrées dans la réalité des événements qui ont toujours nourri l’inspiration de Nadim Karam. Depuis ses premiers mixed media sur bandes de papier élaborés au début des années 1990 au Japon, où il se trouvait alors, et qui recèlent déjà, en filigrane, une première ébauche de ses créatures fantastiques typiques, jusqu’aux peintures et aquarelles abordant l’horreur du 4 août 2020. Notamment la série d’esquisses colorées élaborées autour de la très controversée effigie de The Gesture. Cette sculpture monumentale figurant un homme sortant du blast, qu’il a érigée en août 2021 à partir des débris récupérés de la double explosion du port de Beyrouth, sur le site même de la tragédie, et qui avait valu à Nadim Karam une salve de critiques

Au fil des sections mettant en relief les différentes périodes de cet artiste, le visiteur découvre, à travers une multitude d’œuvres sur papier mais aussi de grandes peintures sur toile, le lien entre sa fantasmagorie singulière et son questionnement sur la violence, la spiritualité et les rituels qui régissent encore et toujours le monde dans lequel on vit. Des questionnements qui jaillissent sous l’apparente naïveté et la fluidité colorée de ses compositions picturales.

En somme, pour qui y porte un œil attentif, l’ensemble du travail de Nadim Karam recèle un mélange d’humour noir et de mélancolie. L’expression d’un rêveur confronté à l’actualité d’un monde qui part en vrille. Et qui propulse sur ses toiles son désarroi à travers des figures archétypales. À l’instar de celle d’un homme-arbre, enraciné dans sa terre et la tête pleine de branchages enchevêtrés de pensées et désirs contradictoires d’échappées, d’appartenance et d’exil (dans la série des « Stretching Thoughts »), ou encore du Verseur de larmes : un homme qui déverse des larmes géantes sur le sort de l’humanité. Seule et unique pièce de cette exposition déclinée également dans sa version sculpturale en acier Corten. Et qui accueille les visiteurs à l’entrée… À voir assurément.

« Journal of Times/Journal of Present Times » de Nadim Karam à l’usine Abroyan, Bourj Hammoud, jusqu’au 2 mai.


-Noir c’est noir pour Salah Missi chez No/Mad Utopia

Acrylique sur toile de la série des mains de Salah Missi (140 x 140 cm). Photo DR

C’est une nouvelle expérience immersive dans les territoires psychiques du vécu collectif libanais que propose Marie-Mathilde Gannat-Jaber dans son espace No/Mad Utopia à Gemmayzé. Après avoir présenté, au sein de cette ancienne demeure, une installation à base d’échafaudages parcourus de clous évocateurs d’une nuée de mouches, la galeriste franco-libanaise redonne place à la peinture sur ses cimaises. En choisissant d’y accrocher les toiles exclusivement en noir de Salah Missi, elle reste néanmoins dans le registre d’un art habité par des interrogations et des considérations fortement liées à la situation de l’humain au pays du Cèdre. Ce sont elles, d’ailleurs, qui ont amené cet architecte de formation âgé de 28 ans à embrasser une carrière artistique… où la pratique du portrait (au fusain sur papier marouflé ou à l’acrylique sur toile) sert avant tout l’expression de la condition humaine.

Autant dire que le visiteur de cette exposition, baptisée « Ephemeral Lands » (Terres éphémères), plonge instantanément dans une peinture d’atmosphère… qui broie du noir. Une peinture qui, à travers une figuration à l’académisme revisité – notamment au moyen du monochromatisme et des formats circulaires « en bulles » de certaines toiles – développe un discours social désenchanté.

Salah Missi, portraitiste d’un corps social libanais en souffrance. Photo DR


Inspiré des mots de la grande poétesse Nadia Tuéni et spécialement des vers « Suis-je née d’un mensonge, dans un pays qui n’existait pas ? » Missi portraiture, en réalité, un corps social libanais fragmenté et plongé dans la souffrance. Une peine issue de la désunion nationale, de la solitude intrinsèque de chacun de ses individus, du déni érigé en règle de survie et de la mortifère injustice qui prévaut dans ce pays… Tout cela est dit à travers des faciès et des silhouettes d’hommes aux attitudes et expressions éloquentes, mais aussi de compositions faites d’amoncellements enchevêtrés de corps qui expriment clairement une vision dantesque…  Ainsi que des « portraits de mains », au travers desquels l’artiste révèle sa virtuosité technique. Des mains noueuses représentées dans différentes configurations : paumes ouvertes vers le bas reflétant l’abandon et la lassitude, ou crispées, veines saillantes, pour exprimer l’effort d’une action entamée… Comme en une ultime tentative de « prise en main » d’un destin personnel et collectif.

« Ephemeral Lands » de Salah Missi chez No/Mad Utopia, Gemmayzé, rue Gouraud, près de Chez Paul, jusqu’au 13 avril.


-« Pas si éphémères que ça », les fleurs de Shérine Geagea chez Takeover

Une œuvre photographique signée Sherine Geagea. Photo DR

« Dites-le avec des fleurs » : la formule est connue. Shérine Geagea semble l’avoir faite sienne dans un travail photographique qui, pour être centré exclusivement sur une esthétique florale, n’en évoque pas moins les chamboulements de la vie, ses éclatements, ses transformations, mais aussi l’éternel retour du printemps.

Un printemps qui s’affiche sur les murs blancs grillagés du petit espace d’exposition Takeover, à la rue Abdel Wahab, comme une floraison intense qui s’épanouit après le dégel… Un printemps créatif et régénérateur pour Shérine Geagea qui y tient sa première exposition solo intitulée « Pas si éphémère que ça ».

Pas si éphémère, la beauté des fleurs, leur joyeuse éclosion ? C’est ce que veut croire cette photographe «autodidacte», ex-directrice artistique de Femme Magazine, qui revient d’une période extrêmement douloureuse dans sa vie, « durant laquelle j’étais totalement figée, comme dans un temps suspendu », confie-t-elle. Ce seront les fleurs qui vont l’en sortir en quelque sorte. « C’est elles qui m’ont appelée », dit celle qui, dans un premier temps, va tenter de prolonger leur beauté en les incrustant dans des blocs de glace, avant d’en immortaliser les compositions changeantes obtenues au fil de leur dégel au moyen d’une photographie en macro.

De la glace à l’image sur papier glacé, un processus d’immortalisation de l’éphémère. Photo DR

Une double intervention qui, tout en exprimant l’impact résurrectionnel des fleurs dans sa vie, fera de la photographie florale son terrain de jeu favori, qui l’entraînera dans une exploration des codes de la nature morte mis au défi de la capture du vivant.

Il en résulte cette série de huit tableaux grand format qu’elle présente pour la première fois au public. Des compositions florales au langage revisité, modernisé, déployant un rafraîchissant mouvement de matières et de couleurs tendant vers l’abstraction. Et qui n’en dégagent pas moins un onirisme aussi séduisant qu’apaisant.

« Pas si éphémères que ça » de Shérine Geagea jusqu’au 17 avril, au Takeover Space, rue Abdel Wahab el-Inglizi, ouvert de 13h à 19h.



La nature libanaise, dans tous les sens du terme, se déploie sur les cimaises des galeries et espaces d’exposition en ce début de printemps. Cela va de la nature paysagère à forts relents identitaires de Omar Fakhoury à la nature humaine chez Salah Missi, en passant par un retour sur la nature créative de Nadim Karam ou encore celle, « pas si éphémère », des fleurs de Shérine...
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Notre incroyable pays mérite de vivre et de se munir de vrais patriotes afin que sa petite flemme éclaire le monde.

Sissi zayyat

13 h 28, le 06 avril 2024

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Commentaires (1)

  • Notre incroyable pays mérite de vivre et de se munir de vrais patriotes afin que sa petite flemme éclaire le monde.

    Sissi zayyat

    13 h 28, le 06 avril 2024

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