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Nos Lecteurs ont la Parole

Le destin émouvant des juifs du Liban

Les juifs libanais constituent l’une des communautés religieuses les plus anciennes au pays du Cèdre. Les premières traces d’une présence juive dans la région remontent au Ier siècle avant J.-C., à Sidon. Au fil du temps, la communauté juive s’est progressivement établie dans différentes villes du Liban actuel, telles que Tripoli, Tyr, Deir el-Qamar, Barouk et Hasbaya.

Vers la fin du XIXe siècle et l’aube du XXe siècle, de nombreux juifs résidant au Moyen-Orient sont victimes de massacres insensés perpétrés par la population locale avec l’appui tacite et implicite des autorités officielles. Ils prennent donc le chemin de l’exode et s’installent au pays du Cèdre. Parallèlement, avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en 1939, des juifs ashkénazes résidant dans divers pays d’Europe de l’Est émigrent au Liban pour échapper aux persécutions nazies.

À la suite de la Seconde Guerre mondiale, le conflit israélo-arabe prend une tournure significative, suscitant un antisémitisme virulent dans divers pays du Moyen-Orient. Une nouvelle vague de migrants juifs se dirige alors vers le Liban, un pays accueillant et tolérant au cœur d’un environnement arabe tourmenté et déchiré. Par conséquent, le Liban devient le seul pays arabe où la population juive connaît une augmentation à la suite de la déclaration d’indépendance d’Israël en 1948.

Dans les années 1940-1950, la communauté juive libanaise atteint son apogée, comptant environ quatorze mille personnes. Pendant les années 1950-1960, on recense plus de seize synagogues au Liban, fréquentées régulièrement par un grand nombre de fidèles. Le quartier de Wadi Abou Jmil, situé dans le centre-ville de Beyrouth, devient le centre économique, social, culturel et religieux de la communauté juive libanaise.

Contrairement aux autres pays du Moyen-Orient, les juifs libanais étaient pleinement et harmonieusement intégrés au sein de la société libanaise. Le samedi, jour du shabbat, les juifs sollicitaient leurs amis ou voisins libanais non juifs pour éteindre la lumière ou allumer le gaz chez eux. Cette entraide naturelle et inconditionnelle incarnait l’essence même de la profonde coexistence intercommunautaire qui régnait au pays du Cèdre.

Le judaïsme était reconnu par le Liban officiel comme l’une des 18 communautés libanaises. En l’occurrence, le gouvernement libanais observait des jours fériés lors de certaines fêtes juives et envoyait une délégation à la communauté juive pour présenter ses vœux. À l’instar des autres communautés libanaises, les questions relatives au statut personnel des juifs libanais étaient régies par le droit religieux judaïque et donc tranchées par un tribunal rabbinique.

Du point de vue social, la communauté juive n’était pas uniforme. Les juifs aisés s’exprimaient couramment en français, alors que l’autre composante de la population juive préférait l’arabe en dehors de la langue hébraïque. Il est également important de souligner que ce phénomène de stratification sociale s’était également manifesté au sein de la communauté chrétienne et, dans une moindre mesure, au sein de la communauté islamique.

Les juifs ont grandement contribué à l’essor économique du Liban de 1940 à 1970. Sur le plan de l’emploi, ils se sont principalement orientés vers des professions libérales telles que la médecine, le droit ou le génie. D’autres ont préféré rejoindre les entreprises familiales. Peu nombreux étaient ceux qui cherchaient des postes en tant que salariés, que ce soit dans le secteur privé ou public. Malgré leur nombre limité, ils ont établi d’importants centres financiers et commerciaux. À titre d’exemple, Orosdi Back, le tout premier grand magasin de Beyrouth, doté de trois niveaux et d’un ascenseur avant-gardiste, était la propriété de membres de la communauté juive.

La quiétude des juifs libanais a été brusquement perturbée par le déclenchement du conflit

israélo-arabe. Une méfiance insidieuse a commencé à s’installer au sein de la société libanaise envers la communauté juive, perçue arbitrairement comme une cinquième colonne au service d’Israël. Bien que certains députés libanais aient exprimé le souhait d’exclure les juifs de l’armée, aucun texte en ce sens n’a été adopté. Dans l’ensemble, l’hostilité de la population libanaise envers les juifs se limitait à des admonitions verbales. Contrairement aux juifs égyptiens, irakiens et syriens, les juifs libanais n’étaient ni oppressés ni expulsés de leur propre pays.

Au moment du partage de la Palestine et de la création de l’État d’Israël, le quartier juif de Wadi Abou Jmil craignait d’être la cible d’attaques virulentes. Heureusement, aucun incident majeur n’est venu perturber l’ordre public. En prévision de toute éventualité, les habitants avaient formé une milice non armée chargée de surveiller le périmètre du quartier et d’alerter la police en cas d’urgence. La première grande tragédie contre la communauté juive est toutefois enregistrée en janvier 1950, lorsque Esther Penso, directrice de l’Alliance israélite à Wadi Abou Jmil, décède suite à un attentat. Néanmoins, l’antisémitisme demeurait un phénomène relativement marginal au Liban, se démarquant ainsi nettement de ce qui se passait dans d’autres pays arabes.

Malheureusement, le conflit israélo-palestinien persistait et s’aggravait au fil des années. Confrontés à l’évolution dramatique des événements, les juifs libanais se trouvaient contraints d’adopter un profil bas afin d’éviter la colère croissante d’une grande partie de la population libanaise, surtout de la part de la composante mahométane. Cette prudence se manifestait non seulement dans la vie quotidienne, mais également lors des événements religieux majeurs. Par exemple, les Bar Mitzvah et les mariages étaient célébrés avec pondération et discrétion, sans démonstration ostentatoire de liesse et de richesse.

Comme si cela ne suffisait pas, la guerre israélo-arabe de 1967 aggrava encore davantage la situation critique des juifs au Liban. En 1970, le quotidien Le Jour rapporta une série noire d’incidents contre la population juive du Liban. Toutefois, la violence à l’encontre des juifs n’avait pas encore pris des proportions alarmantes. Le grand bouleversement survint avec le déclenchement de la guerre civile de 1975. Le quartier juif de Wadi Abou Jmil était situé à cheval sur la ligne de démarcation entre l’est et l’ouest de Beyrouth. Ainsi, les barrages, les barricades, les combats, les bombardements et les tirs des francs-tireurs rendaient la vie insoutenable dans ce petit quartier du centre-ville de Beyrouth. Au cours des deux premières années du conflit libanais, 200 juifs perdirent la vie dans des tirs croisés, un nombre considérable compte tenu de la faible densité de la population juive. À cela s’ajoutaient des attaques ciblées contre les juifs libanais, incitant l’armée libanaise à positionner des chars à l’entrée de Wadi Abou Jmil. Soudain, les juifs se rendirent finalement compte de la triste réalité : le paradis libanais s’était transformé en un enfer où règne la loi de la jungle, avec son lot de terreur et de frayeur. La seule façon de survivre était donc de s’enfuir.

À contrecœur, de nombreuses familles juives ont dû précipitamment faire leurs bagages et vendre leurs biens à la première opportunité. La grande majorité des membres de la communauté juive a émigré en Europe, en Amérique du Nord et au Brésil, tandis qu’une minorité seulement a choisi de s’installer en Israël. Il est à noter que ceux qui partaient en Israël disparaissaient généralement du jour au lendemain sans crier gare ni laisser de trace. Il y avait quelque chose de honteux à avouer que l’on émigrait en Israël. Au début des années 1980, il ne restait plus que quelque 3 000 juifs au Liban.

Les espoirs d’une paix

israélo-libanaise furent complètement anéantis le 14 septembre 1982 avec l’assassinat dramatique de Bachir Gemayel, fraîchement élu président de la République libanaise. À partir de 1984, la communauté juive est devenue la cible privilégiée de fanatiques islamiques. En 1984, trois dirigeants de la communauté juive ont été appréhendés et abattus à un poste de contrôle. De même, onze leaders juifs ont été portés disparus et probablement abattus durant la même période. Un incident tragique, cependant, a particulièrement marqué les esprits : le Dr Élie Hallak, un juif notoirement connu pour être « le médecin des pauvres », a été kidnappé puis exécuté. Il est à noter qu’en pleine guerre civile, la presse locale ne s’attardait pas excessivement sur ces tragédies, car elles étaient diluées par de multiples autres incidents sanglants survenus à la même période.

Le retrait des forces israéliennes de la capitale, suivi d’autres régions du Liban en juin 1985, a rendu la communauté encore plus vulnérable qu’elle ne l’était avant l’invasion. La plupart des centres religieux, culturels et commerciaux de la communauté juive ont été alors contraints de fermer définitivement leurs portes. Même le cimetière juif de Saïda a été vandalisé à plusieurs reprises. La majorité des stèles ont été saccagées et des tombes se sont effondrées lorsque du sable a été déplacé du cimetière. Ces événements étaient des signaux clairs que les juifs étaient personae non gratae au Liban. Ce qui rend le destin des juifs encore plus émouvant, c’est leur profond attachement au Liban.

La communauté juive libanaise d’aujourd’hui n’est plus qu’un vestige d’une époque révolue. Seules quelques personnes d’origine juive subsistent au Liban, vivant dans l’anonymat et le tracas, principalement dans des zones à majorité chrétienne. L’exode des juifs du Liban représente indéniablement une perte immense pour le pays du Cèdre, autrefois considéré comme le joyau du Moyen-Orient en raison de sa bonté naturelle et de sa diversité culturelle. D’une certaine manière, le départ des juifs libanais signifie la disparition d’un Liban insouciant, accueillant et bienveillant.


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Les juifs libanais constituent l’une des communautés religieuses les plus anciennes au pays du Cèdre. Les premières traces d’une présence juive dans la région remontent au Ier siècle avant J.-C., à Sidon. Au fil du temps, la communauté juive s’est progressivement établie dans différentes villes du Liban actuel, telles que Tripoli, Tyr, Deir el-Qamar, Barouk et Hasbaya.Vers la fin...

commentaires (2)

Je vous félicite très intéressant j’ai vécu cette période jusqu’à 1975 que j’ ai quitté le Liban pour l’Italie

Eleni Caridopoulou

19 h 41, le 17 janvier 2024

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Commentaires (2)

  • Je vous félicite très intéressant j’ai vécu cette période jusqu’à 1975 que j’ ai quitté le Liban pour l’Italie

    Eleni Caridopoulou

    19 h 41, le 17 janvier 2024

  • Est ce sue vous auriez des références sur les juifs libanais

    Nouna Chidiac

    16 h 59, le 17 janvier 2024

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