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Lifestyle - Reportage

Mon premier maquillage drag, une thérapie libératrice

Vilipendé au Liban notamment depuis l'agression homophobe sur un bar en août dernier, le drag ne consiste pas seulement à faire le show. Il confronte aux traumatismes, libère des émotions enfouies. Rencontre avec Anissa Krana, qui nous a initiés à son art.

Mon premier maquillage drag, une thérapie libératrice

Quelle couleur choisir ? La Drag Queen Anissa Krana (à g.) nous apprend les bases du maquillage. Photo João Sousa

Un frisson m’a parcouru en entrant dans ce magasin. La peur des regards de travers, l’appréhension des jugements omniprésents. Mais l’achat valait le coût : un fond de teint, deux crayons, un gloss et des fards à paupières. Sans oublier les petites éponges pour bien tapoter le tout...

C’est la première fois que je me procure du maquillage pour moi, pas pour mes sœurs. L’éternel syndrome de l’imposteur est bien là, mais j’éprouve aussi une étrange sensation de familiarité. Comme si déambuler entre les rouges à lèvres et les poudriers en prenant un air de connaisseur m’avait toujours correspondu.

« T’as pas pris de brosses ?! C’est juste “le” truc le plus important en maquillage ! » Gagné, une engueulade avant même de commencer. Malgré ses deux ans de moins, Anissa est déjà ma nouvelle mère. Ma fameuse « Mother Queen », bien connue par la communauté LGBTQ+, dont le rôle est d’apprêter une nouvelle drag queen, de l’emmener à son premier bal… Mais pour aujourd’hui, on se contentera du maquillage.

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La pro, la nulle et les sourcils

« Yalla, je vais sortir mes brosses et mes outils, on a du travail et il est déjà 11 heures ! » Anissa balance une valise énorme au sol, déploie les compartiments ; une vague de parfums s’en échappe. Impossible de compter les brosses, les boîtes, tous ces outils dont je ne connais même pas les noms. À seulement 27 ans, Anissa s’organise en vraie professionnelle et connaît son second métier par cœur. Celui qui lui procure aussi quelques sous à côté de celui de fashion designer.

Les nombreux accessoires, palettes et brosses d’Anissa Krana lui ont coûté près de 2.000 dollars en six ans de pratique du drag. Photo João Sousa

« Je fais du drag depuis maintenant six ans, je suis une old bitch. J’ai fait des shows à Paris, Amsterdam… et surtout au Liban, bien sûr. » Au pays du Cèdre, des Bassem Feghali et des drag queens qui s’assument, le nom d’Anissa Krana remplit les salles. Ma « mère » fait partie de ces artistes qui envoûtaient le public du bar Om, avant que des extrémistes ne décident de venir leur régler leur compte, un beau soir d’août. Ces autoproclamés « Soldats de Dieu » avaient interrompu un spectacle, tabassant des personnes et forçant les autres à se barricader dans le bar.

Après cette agression, les shows ont cessé. Certaines drag queens ont pensé à quitter le Liban, d’autres l’ont fait. La discrétion forcée vient de cet État homophobe qui ne protège pas la communauté, qui permet à n’importe quel forcené d’aller agresser, seul ou en meute, quelqu’un qui cherche juste à exister.

« Rien n’a changé depuis. On évite de faire des shows ; pas parce qu’on a peur, mais parce qu’on ne veut pas exposer notre public au danger ! » s’indigne Anissa. Puis sans transition, elle arrache la petite brosse de mes mains, encore tachée de superglu. « Non, non, il faut coller tes sourcils vers le haut ! Donne-moi ça. » J’avais bien conscience que mon geste était gauche, alors je lui laisse la main dès la première étape : faire disparaître mes sourcils. « Certaines drag queens les rasent entièrement parce qu’elles les redessinent tous les jours et se produisent souvent sur scène », sourit-elle en rappelant que ce n’est pas le cas ici.

Un superhéros à l’Anis

Plus de deux heures juste pour ces sourcils. Deux heures ! Les coller, les poudrer, les masquer avec du fond de teint, repoudrer, dessiner deux nouvelles courbes symétriques, corriger les imperfections à chaque étape... Je commence à mieux saisir l’art total qu’est le drag. Il s’agit de se maquiller rigoureusement, d’incarner un personnage, de danser, de chanter parfois. « Et surtout, d’être patient, de s’habituer à être en retard, lâche Anissa en riant. Personnellement, je préfère commencer par les yeux. C’est le plus long et le plus dur, après, il nous reste juste à tartiner le visage ! »

Pour se tromper le moins possible, on essaye de prendre exemple sur la queen expérimentée Anissa Krana (à g). Photo João Sousa

Entre deux coups de brosse sur mon fard bleu pailleté, Anissa se confie sur la naissance de son personnage, venu de ses jeunes années faites de longues soirées alcoolisées. Car pour ceux qui ne l’avaient pas tout de suite remarqué (comme moi), Anissa Krana joue sur Ana sakrané (Je suis bourrée, en arabe). « Tu viens de le comprendre ? T’es vraiment lente », me jette Anissa avec un coup de brosse en prime.

« Mon personnage drag, Anissa, est une continuation de ce que je suis : la même personne, mais sans limites. Elle emmène Anis vers un meilleur endroit. Comme un superhéros qui me prend la main et m’aide à traverser la route… » La queen redevient un instant le jeune homme dont on devine la timidité vaincue, celui qui avait honte de sa part de féminité. « Je n’aimais pas vraiment les drag queens. Je croyais à cette idée reçue que les hommes doivent rester virils, masculins… » Et comme beaucoup de jeunes LGBTQ+ qui se découvrent, Anis a revêtu la panoplie et le masque de l’hétérosexuel. Le sociologue Didier Eribon l’avait écrit : « Tout gay a d’abord appris à mentir. »

… Et le miroir fut

Superposer ces couches de maquillage, c’est aussi tenter de cicatriser les mauvais souvenirs. Les coups subis à l’école, les moqueries, les réprimandes des parents sur mes « manières », mes fameux « harakète » en arabe. « Tu sens que chaque couche de maquillage ouvre une blessure en toi ? » me demande-t-elle en connaissant pertinemment la réponse. Anissa a traversé peu ou prou la même chose, et a choisi de la dépasser par ses spectacles.

Interdiction de pleurer avant de finir ! Le maquillage ne tiendrait pas. « Maintenant, on va étaler le fond de teint sur tout le visage », prévient Anissa. Avec une technique préalable : mettre du correcteur orange sur les parties grises du visage, là où se logeaient la moustache et la barbe qu’il a fallu raser.

Le fil rouge de ce tutoriel, c’est sans aucun doute la poudre. « Mets-en plus ! » me hurle Anissa toutes les demi-heures. Autre technique recommandée : mettre du blanc de clown sur les pommettes et sur les paupières avant le fard. « Ça fait ressortir les yeux immédiatement », explique-t-elle en se scrutant dans un petit miroir.

Une fois la transformation terminée, la sensation de liberté, d’extravagance et d’étrangeté est grisante. Photo João Sousa

Après le blush et le tracé du contour du nez au crayon – une étape tellement difficile qu’elle nécessiterait un article entier –, on passe enfin à la pièce maîtresse : le rouge à lèvres. « C’est mon moment préféré ! » s’excite Anissa. « Parce qu’on voit le personnage prendre forme d’un coup. Comme un puzzle enfin terminé. » En bonne débutante, j’ai acheté le mauvais gloss. Rose trop invisible, trop timide. En drag, on cherche l'éclat. « Je te prête le mien », lance ma « mère » en soupirant.

« Je pense avoir accumulé environ 2.000 dollars d’équipement pendant toutes ces années », se souvient-elle ensuite. Le drag coûte cher, et en vivre est quasiment impossible, surtout au Liban. « Diva Beirut est aussi fashion designer, Hoedy Saad est vétérinaire… De toute façon, je pense que je n’aimerais pas vivre seulement du drag. J’aime aussi mon métier de styliste », poursuit Anissa en saluant au passage ses collègues reines des nuits libanaises.

« Maman » m’a préparé une surprise finale : « Je vais te chercher ta perruque. » Le processus de transformation sera ainsi complet. Après de longues minutes passées à brosser le postiche et à insulter mes mèches rebelles, Anissa me laisse me découvrir dans le miroir. Moment déstabilisant et hors du temps, où je me sens presque dans l’erreur. Des réprimandes du passé resurgissent et semblent justes… « Arrête de te comporter comme les filles, Raphaël ! » Mais après quelques secondes, l’erreur s’estompe et fait sens.

« Maman, qu’as-tu découvert avec ton drag ? – Que je suis fort, gentil, puissant, et que j’aime aider les gens. » Après plus de huit heures de travail, constater cette générosité relève de l’évidence. Le drag a cette capacité à instaurer une nouvelle confiance en soi, celle qui se sert de l’excès pour montrer sa vulnérabilité. Qui transforme les insultes en costumes et les humiliations en coups de mascara.

Un frisson m’a parcouru en entrant dans ce magasin. La peur des regards de travers, l’appréhension des jugements omniprésents. Mais l’achat valait le coût : un fond de teint, deux crayons, un gloss et des fards à paupières. Sans oublier les petites éponges pour bien tapoter le tout...C’est la première fois que je me procure du maquillage pour moi, pas pour mes sœurs. L’éternel...
commentaires (5)

Fier de sponsorise avec mon abonnement le coming out “transformatif” des membres de la rédaction de mon quotidien francophone favori

Georges Yared

11 h 55, le 21 décembre 2023

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Commentaires (5)

  • Fier de sponsorise avec mon abonnement le coming out “transformatif” des membres de la rédaction de mon quotidien francophone favori

    Georges Yared

    11 h 55, le 21 décembre 2023

  • Difficile de regarder une drag queen sans voir le côté théâtral , trompeur , du sujet d’ en face. Un peu voir regarder un fruit qui n’en est pas, et qu’il est difficile pour certains , même sur un plan imaginaire d’imaginer . J’en prends note, et je passe mon chemin, en leur souhaitant de trouver ainsi leur bonheur . Bonne chance …

    LeRougeEtLeNoir

    09 h 09, le 18 décembre 2023

  • Bravo à ceux qui ont le courage d’être eux même et à ceux qui ont la sagesse de ne pas juger. Vive la liberté!

    Emmanuel Aragon / ZAM

    00 h 07, le 18 décembre 2023

  • Que dieu vous pardonne!

    ..... No comment

    17 h 44, le 17 décembre 2023

  • - LAISSEZ-LES VIVRE A LEUR GUISE. - AUCUN MAL FAIT A PERSONNE. - QUI VEUT DICTER SA DEVISE, - DEVRAIT ETRE UNE MADONNE, - SANS AUCUNE DEVIATION, - INSIGNIFIANTE SOIT-ELLE. - LE SAINT EN SA LIBATION, - S,EN COMPROMET A LA PELLE.

    LA LIBRE EXPRESSION

    15 h 09, le 17 décembre 2023

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