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Quand on n’aime plus, il faut partir

Le prix Renaudot 2023 vient d’être attribué à Ann Scott pour Les Insolents, beau roman méditatif sur une génération en proie au désenchantement. L’instinct de création peut-il renaître au cœur du silence dans une confrontation avec soi-même ? Et si la solitude n’était rien d’autre que le meilleur rempart contre l’absurdité du monde ?

Quand on n’aime plus, il faut partir

D.R.

Alex en a marre de Paris. C’est venu d’un coup. Il lui faut quitter tout ça : les histoires d’amour sans véritable lendemain, la litanie des soirées qui se ressemblent toutes, les discours vides, creux, absurdes. À Paris, dans son milieu, celui des quadras-quinquas-branchés-artistes, tout le monde parle haut et fort mais personne n’écoute plus personne. Alors, cette lassitude a saisi Alex comme un malaise existentiel. Afin de le contrer, elle décide précipitamment de couper les ponts avec ses amis pour partir s’installer dans une maison dans le Finistère, seule, près de l’océan.

On pense à un cliché du bobo parisien parti se « ressourcer » dans sa belle demeure décorée avec goût. Il n’en est rien. Alex opte pour la radicalité : elle déboule avec ses cartons jetés pêle-mêle dans une maison assez peu confortable, mal abritée du vent et fort éloignée du premier village. Pour Alex qui n’a pas le permis, un gage de difficulté en plus. Une mise à l’épreuve en fait.

Compositrice de musiques de film qui a eu dans sa jeunesse une petite notoriété en tant que mannequin, un peu égérie rock sur les bords, Alex a toujours la cote et maîtrise les codes de la hype de la capitale. On peut dire qu’elle en fait partie. Seulement un beau jour, elle se réveille et tout lui paraît vain et insupportable. « Finie la cage à lapins de l’hôtel particulier du Marais qui n’avait d’enviable que l’adresse et la façade. Finies les fêtes constantes des bureaux de presse et des show-rooms du rez-de chaussée qui débordaient dans la cour. »

Vouloir s’abstraire du monde et renaître à soi dans une forme de solitude, c’est le pari fou qu’Alex tente, tandis que ses amis veulent l’en dissuader. Margot tout d’abord, sa meilleure amie, indécrottable parisienne, « magnifique, cultivée, drôle », le genre de copine idéale « pour se rendre à un dîner ou à une première à l’Opéra » mais que deux heures passées à la campagne angoissent au point de faire un malaise. Jean est plus brutal. Par dépit amoureux, il laisse exploser sa rage en jouant les Cassandre pour Alex : « À force de te faire chier là-bas, tu vas avoir envie de te défoncer mais y’aura rien et tu vas te mettre à picoler et tu vas prendre vingt kilos. » Ou sur un mode encore plus féroce : « tu finiras dans un club de poterie pour connaître une personne au moins avec qui bouffer de la brioche sous vide le jour de ton anniversaire. » Il n’y a que Jacques, son vieux compagnon, sorte d’alter ego qui la considère comme sa sœur, qui valide instinctivement son choix.

Ann Scott est la meilleure radiologue de sa génération. Rien n’échappe au diagnostic qu’elle porte sur les bouleversements qui s’opèrent au cœur de ses personnages. C’est le cas d’Alex apprivoisant sa solitude et tirant ce constat lucide : « de toute façon, à partir de quarante ou de quarante-cinq ans, ça n’existe plus trop de tomber sur des gens pour lesquels on va avoir du désir tout en partageant des goûts, des objectifs et une même façon de voir la vie. » Qui pourrait dire le contraire ?

Au fond, ce que cherche Alex dans sa nouvelle vie, ce n’est pas tant de s’extraire du brouhaha du monde parisien – et son corolaire qu’est la vanité sociale – que de se réapproprier une intimité artistique pour générer un nouvel élan. Alex la musicienne fait le pari que « le labyrinthe de poésie vitale » dont elle a toujours eu besoin pour composer sa musique peut se trouver désormais en dehors de la ville. Même si ses glorieux héros, les Lou Reed et les Bowie sont morts et que leur musique sert davantage à faire vendre des voitures qu’à éveiller des consciences, elle veut y croire. Et poursuivre son chemin. Même devenant vieux, ailleurs, se faire un cœur neuf. Les Insolents est un roman d’une grande sagesse.

Les Insolents d’Ann Scott, Calmann-Lévy, 2023, 280 p.

Alex en a marre de Paris. C’est venu d’un coup. Il lui faut quitter tout ça : les histoires d’amour sans véritable lendemain, la litanie des soirées qui se ressemblent toutes, les discours vides, creux, absurdes. À Paris, dans son milieu, celui des quadras-quinquas-branchés-artistes, tout le monde parle haut et fort mais personne n’écoute plus personne. Alors, cette lassitude a...
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