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Nos Lecteurs ont la Parole

Les sources culturelles de la perte des repères

C’est au cours d’une rencontre avec des étudiants en master de science politique que j’ai pleinement vécu à quel point des notions importantes et banales sont polluées par l’usage et qu’il faudra réexpliquer des fondamentaux de la vie dite publique.

La perception que la politique est exclusivement rapports de force est dominante, alors que la politique ou le politique est aussi gestion de la chose publique, « res publica », de l’intérêt général, de la concorde nationale.

La séparation – et nous ne disons pas distinction – entre droit et science politique dans le monde universitaire, depuis surtout les années 1970, est parmi d’autres mutations à l’origine du recul du principe de légalité dans des démocraties contemporaines.

Qu’est-ce qu’on constate à travers trois objections des étudiants ?

1. Rapports de force : les rapports de force dominent ce qu’on appelle les relations internationales, mais elles ne peuvent pas, comme en famille et dans des rapports sociaux, instituer une « relation » durable à défaut d’une régulation dans une perspective de justice et de partage. Relation (« relatio ») signifie lien, caractère de deux ou plusieurs choses entre lesquelles existe un lien, dépendance, liaison, accointance (Le Littré). Nous ne sommes plus dans un monde de « relations » internationales, mais des rapports de force, de domination, d’hégémonie et de… massacres… à défaut de « normes minimales » qui régissent les relations internationales.

2. Négociation, médiation, dialogue et compromis : il y a bien sûr en politique tous ces processus, mais avec l’exigence de distinguer entre compromis et compromission. Le compromis, qualifié par Georg Simmel (1858-1918), de « la plus grande invention de l’esprit humain » se déroule grâce à des concessions mutuelles et d’équilibre dans des droits. Par contre, la compromission s’opère dans une situation de déséquilibre dans les rapports de force, en vue de partage clientéliste de prébendes et aux dépens du droit, de la souveraineté et de l’État. En conséquence, oui en politique à des négociations, médiations et dialogues, mais dans le respect mutuel de droits.

3. Les intérêts : l’objection a été formulée ainsi, la politique se fonde sur des intérêts ! Mais, là aussi, il faut distinguer entre intérêts légitimes et intérêts non légitimes. Qu’est-ce qui détermine la légitimité ou non-légitimité des intérêts ? C’est le principe même de légalité.

* * *

Tout penser, cogiter, palabrer exclusivement en termes de rapports de force, sans norme, sans repère, sans boussole, voilà à quoi débouche aujourd’hui le désordre international et un enseignement qui ne transmet que du savoir, des connaissances, des analyses sophistiquées, sans aucune référence à ce qui fonde tout fait et tout savoir.

La « novlangue », à la manière de George Orwell (1903-1950), consistait à créer de nouveaux mots pour domestiquer et manipuler les esprits. L’asservissement des esprits à l’ère de la modernité technologique et du virtuel consiste à transmettre un savoir en conserve, à le vider de sa signification, à le transformer en discours verbeux et répétitifs comme un disque érodé. Sans fondement, sans principe, sans norme !

Antoine MESSARRA

Chaire Unesco – USJ

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

C’est au cours d’une rencontre avec des étudiants en master de science politique que j’ai pleinement vécu à quel point des notions importantes et banales sont polluées par l’usage et qu’il faudra réexpliquer des fondamentaux de la vie dite publique.La perception que la politique est exclusivement rapports de force est dominante, alors que la politique ou le politique est aussi...

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