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Idées - Point de vue

L’expansionnisme israélien, aux sources du nouvel antisémitisme

L’expansionnisme israélien, aux sources du nouvel antisémitisme

Photo d’illustration : Jénine, en Cisjordanie, après un raid israélien, le 9 novembre 2023. Aris Messinis/AFP

«Nous devons séparer les juifs en deux catégories : les sionistes et les partisans de l’assimilation », écrit Reinhard Heydrich, l’un des architectes de l’Holocauste, en 1935. « Les sionistes professent un concept strictement racial et, par l’émigration en Palestine, ils aident à construire leur propre État juif... (N)os bons vœux et notre bonne volonté officielle les accompagnent. »

Pour Heydrich, la création de l’État d’Israël représente donc le triomphe du sionisme sur l’assimilationnisme. Mais elle a également compliqué la perception antisémite traditionnelle des juifs en tant que peuple déraciné et sans racines. C’est ce que pensait notamment Martin Heidegger en 1939, lorsqu’il appelait à examiner « la prédisposition de la juiverie à la criminalité planétaire » et écrivait dans les Cahiers noirs : « Par leur talent prononcé pour le calcul, les juifs vivent depuis le plus longtemps selon le principe de la race, c’est pourquoi ils sont les plus acharnés à lutter contre son application illimitée. L’organisation de la reproduction raciale ne découle pas de la « vie » elle-même, mais de l’autonomisation de la vie par la machination (Machenschaft). Cette machination aboutit à une déracification totale des peuples, en les intégrant dans un agencement uniforme et rationalisé de toutes les entités. Avec la déracification, va de pair une aliénation à l’égard de soi des peuples – la perte de l’histoire –, c’est-à-dire des zones de décision de l’être (Seyn). »

Enracinement

À la base de ces lignes se trouve l’opposition philosophique entre vivre pleinement dans un monde concret et nier de telles racines spirituelles et historiques en considérant toute « réalité extérieure » comme un simple objet à manipuler et à exploiter. Mais que se passe-t-il lorsqu’une race cosmopolite prétendument sans racines commence à s’enraciner ? Le philosophe français Alain Finkielkraut dira ainsi en 2015, lors d’un colloque consacré au philosophe allemand : « Les juifs, eux, ont aujourd’hui choisi la voie de l’enracinement. » Il est facile de discerner dans cette affirmation un écho de la croyance de Heidegger selon laquelle toutes les choses essentielles et grandes nécessitent une patrie « de sang et de terre ». L’ironie est que les clichés antisémites sur le déracinement sont invoqués pour légitimer le sionisme. Alors que l’antisémitisme reproche aux juifs d’être sans racines, le sionisme tente de remédier à cet échec supposé. Il n’est donc pas étonnant que tant d’antisémites conservateurs soutiennent férocement l’expansion d’Israël jusqu’à aujourd’hui. Le problème, bien sûr, est que l’expansion, sous le gouvernement du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu signifie maintenant la colonisation et l’annexion de la Cisjordanie – autrement dit, la recherche de racines dans un endroit qui a été pendant des siècles habité par d’autres personnes.

Nous rencontrons un problème similaire avec les différentes interprétations de l’expression juive traditionnelle « L’an prochain à Jérusalem », prononcée à la fin du Seder (le repas rituel marquant le début de la fête de la Pâque). Comme l’explique la journaliste Dara Lind dans un article publié en 2014 dans Vox : « De nombreux juifs qui croient fermement à l’importance d’un État juif voient dans « L’an prochain à Jérusalem » l’expression de la nécessité de protéger Jérusalem et Israël tels qu’ils existent aujourd’hui. Pour d’autres, la « Jérusalem » mentionnée dans le Seder représente plutôt un idéal de ce que Jérusalem et Israël pourraient être (et) « L’an prochain à Jérusalem » est une prière pour qu’Israël se rapproche de cet idéal. Ou bien « Jérusalem » peut être un symbole d’utopie plus général, et « L’an prochain à Jérusalem » peut être une résolution d’apporter la paix sur terre au cours de l’année à venir. »

Ces versions reproduisent la dualité du transcendantal et de l’empirique. « Jérusalem » est soit un site spirituel abstrait de délivrance, soit une ville réelle avec des personnes, des bâtiments et des monuments religieux. Il n’est pas surprenant que certains fondamentalistes musulmans sympathisent avec les « transcendantalistes » qui considèrent l’exaltation de la ville actuelle comme un blasphème. Au milieu des années 2000, lorsque le président iranien de l’époque, Mahmoud Ahmadinejad, a organisé une conférence appelant à l’anéantissement de l’État d’Israël, il a accueilli quelques rabbins « transcendantalistes ». Il s’agissait d’une inversion du point de vue de Heydrich : la présence de juifs parmi nous est acceptable ; c’est l’État juif qui est inacceptable.

« Antisémitisme importé »

Mais il existe une troisième version, profondément dangereuse, de « L’an prochain à Jérusalem » qui propose une synthèse des deux. Ceux qui l’épousent disent : « Maintenant que nous avons Jérusalem, nous pouvons utiliser l’année prochaine pour démolir les bâtiments palestiniens et reconstruire le Temple biblique sur le site où se trouve actuellement la mosquée al-Aqsa. » La lutte pour Jérusalem devient ainsi une entreprise sacrée. Même si un crime est commis, les auteurs ne porteront aucune culpabilité (à leurs yeux) parce qu’ils fondent un nouvel ordre légitime. C’est comme la vieille blague dans laquelle les villageois se vantent de ne pas avoir de cannibales : « Nous avons mangé le dernier hier. »

Mais soyons clairs sur ce qui se passe réellement. En utilisant la victimisation juive pour justifier un programme expansionniste, les Israéliens favorables à l’annexion exploitent cyniquement la mémoire de l’Holocauste. Ceux qui offrent un soutien inconditionnel à Israël soutiennent donc également le gouvernement israélien actuel contre l’opposition progressiste qui s’oppose aux colonies et à l’expansion. Or cet expansionnisme est l’une des principales sources d’antisémitisme dans le monde aujourd’hui.

Parmi les pays qui soutiennent pleinement Israël figure l’Allemagne, où de nombreux membres de la droite mettent en garde contre un « antisémitisme importé » (importierter Antisemitismus). L’implication est que toute nouvelle vague d’antisémitisme dans ce pays n’est pas un phénomène allemand, mais plutôt le résultat de l’immigration musulmane. Mais alors, pourquoi tant de jeunes Occidentaux ont-ils également refusé d’exprimer leur solidarité avec Israël à la suite de l’attaque du Hamas le 7 octobre ? Pourquoi de jeunes Américains font-ils circuler sur TikTok la « Lettre à l’Amérique » d’Oussama Ben Laden (provoquant en réaction son retrait par le quotidien britannique The Guardian, qui l’avait initialement publiée, NDLR) ? Il est trop facile de dire qu’ils sympathisent simplement avec le Hamas. En fait, ce qui unit beaucoup de ceux qui se joignent aux manifestations propalestiniennes, c’est l’idée plus large que les politiques étrangères et les appareils militaires des États-Unis et de leurs alliés occidentaux sont redevables au « grand capital » et à son exploitation du reste du monde. Parfois, la ligne de démarcation entre un véritable mécontentement à l’égard du capitalisme et le type de populisme « anticapitaliste » que l’on trouve dans la lettre de Ben Laden est très mince.

De nombreux progressistes ont exprimé leur soutien à Israël tout en s’inquiétant du nombre de civils – en particulier d’enfants – tués à Gaza. Les Palestiniens sont de plus en plus considérés comme des victimes et leur droit de résister à l’empiètement expansionniste est de plus en plus reconnu. Mais comment peuvent-ils résister sans devenir antisémites ? C’est une question qui, jusqu’à présent, n’a suscité que silence et embarras.

©Project Syndicate 2023

Par Slavoj ŽIŽEK

professeur de philosophie à l’European Graduate School, directeur international du Birkbeck Institute for the Humanities de l’université de Londres. Dernier ouvrage : « Heaven in Disorder » (OR Books, 2021)

«Nous devons séparer les juifs en deux catégories : les sionistes et les partisans de l’assimilation », écrit Reinhard Heydrich, l’un des architectes de l’Holocauste, en 1935. « Les sionistes professent un concept strictement racial et, par l’émigration en Palestine, ils aident à construire leur propre État juif... (N)os bons vœux et notre bonne volonté...

commentaires (7)

Un peu compliqué pour expliquer que si on n’aime pas des gens c’est à cause de ce qu’il font et non pas à cause de ce qu’ils sont…

Gros Gnon

16 h 20, le 04 décembre 2023

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Commentaires (7)

  • Un peu compliqué pour expliquer que si on n’aime pas des gens c’est à cause de ce qu’il font et non pas à cause de ce qu’ils sont…

    Gros Gnon

    16 h 20, le 04 décembre 2023

  • On revient à la réalité ? Si le Hamas n'avait pas massacré 1 200 personnes occupées à danser dans le désert, pas un seul Gazaoui n'aurait perdu la vie depuis le 7 octobre dernier. Et si le Hezbollah n'avait pas choisi à la place des Libanais de s'associer aux assassins en agressant les Israéliens, aucun Libanais ne serait mort non plus, et le pays aux cèdres ne serait pas exposé au risque de retour au Néandertal. Et la théorie de Zizek ne sentirait pas aussi fort le soufre si l'antisémitisme avait attendu Netanyahu pour sévir. Mais il existait 10, 50, 500, 1 000 et 2 000 ans avant Netanyahu.

    Stephane Juffa

    10 h 25, le 04 décembre 2023

  • Le sionisme, une utopie, devenue réalité en occultant une réalité, devenue utopie et tragédie. Pour y remédier, il faudrait soit abolir le sionisme ou que le sionisme reconnaisse aux Palestiniens les mêmes droits sur la même terre, à égalité, à côté ou avec. Ce qui ne se fera pas, ni avec le gouvernement en place ni avec aucun autre. D'où l'impasse et la "solution finale" sioniste, purification ethnique et annexion totale de la Palestine. Aujourd'hui Gaza. Demain, la Cisjordanie. Après-demain, qui sait quoi d'autre encore ! Depuis 1948, en contradiction totale avec le droit international.

    marwan el khoury

    12 h 31, le 03 décembre 2023

  • Si vous essayez de commenter un texte (avec moins 600 caract.) se rapprochant aux écrits et mots de cet article, vous risquez (sûrement) d’être censuré. Attention de s’exprimer sur le sémitisme ou holocauste (dont les architectes /fondateurs DÉJÀ en 1935 ?!!) Que dire si vous parlez de génocide ?

    aliosha

    10 h 57, le 03 décembre 2023

  • L’argument contre le sionisme est le Nouveau Testament Matthieu 27:25.

    Mago1

    02 h 19, le 03 décembre 2023

  • Intéressant mais l’histoire militaire d’israël nous indique le contraire que ce que présente l’expansion … et plusieurs moment dans l’histoire nous le prouvent juste le fait qu’il se soit retiré du sinaii

    Bery tus

    01 h 46, le 03 décembre 2023

  • Très intéressant

    Eleni Caridopoulou

    17 h 28, le 02 décembre 2023

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