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Lifestyle - Documentaire

Manteaux de l’éphémère, un grand moment d’émotion au BAFF

Lundi soir, les spectateurs du BAFF venus au théâtre Beryte pour la projection de « Mantles of Transience » (« Manteaux de l’éphémère »), un documentaire dédié au duo de créateurs de la marque japonaise Matohu, ne s’attendaient pas à en sortir la gorge nouée.

Manteaux de l’éphémère, un grand moment d’émotion au BAFF

Retrouver l’authenticité du vêtement à travers le sens unique de la beauté propre à la culture japonaise. Photo tirée du site officiel matohu

Une exposition intitulée « The Japanese Eye », organisée par la marque de mode Matohu, s’est tenue à Tokyo en janvier 2020, présentant les 17 collections des huit dernières années. Ces collections ont été réalisées sous des thèmes inspirés par le sens japonais de la beauté, tels que Kasane (superposition de couleurs), Fukiyose (réunis par le vent) et Nagori (échoués sur le rivage). Le film suit le processus de réflexion des créateurs, la façon dont ils expriment ce sens japonais de la beauté dans leurs vêtements à travers l’esthétique surprenante qu’ils trouvent dans les paysages, les changements saisonniers et les choses ordinaires qui les entourent.

Un sens à la vie, une solution à la dysphorie du genre

Hiroyuki Horihata et Makiko Sekiguchi sont les créateurs de Matohu. Horihata a étudié la philosophie allemande à l’université, tandis que Sekiguchi a étudié le droit. Cependant, leur passion pour l’artisanat et la couture les a amenés à faire un grand saut dans le monde de la mode. Pour le philosophe Horihata qui cherchait à travers Kant un sens à la vie, le choix aurait été de se dédier aux études ou de vivre tout simplement. Il a choisi la seconde option, et celle-ci l’a mené à privilégier le travail de la main à travers la couture. Pour la juriste Sekiguchi qui voulait trouver une application du droit allemand dans le paysage législatif japonais sur la dysphorie du genre, la tentative était perdue d’avance. Elle qui a toujours rêvé de la couture parfaite, défaisant et refaisant mentalement puis concrètement les vêtements que sa mère lui confectionnait quand elle était enfant, s’est retrouvée avec Horihata sur les bancs du prestigieux Bunka Fashion College.

Humbles broderies Matohu, printemps-été 2019. Photo tirée du site officiel matohu

Envelopper, attendre

Les deux étudiants travaillent ensemble depuis lors. Horihata a ensuite travaillé chez Comme des garçons et Sekiguchi chez Yohji Yamamoto en tant que modéliste. Petit à petit, remettant en question la notion de la mode et son occidentalisation radicale, les deux créateurs décident de retrouver l’authenticité du vêtement à travers le sens unique de la beauté propre à la culture japonaise. En 2005, ils lancent leur marque, Matohu.

Ce mot, Matohu (prononcé ma-tou) a deux significations. La première est le mot japonais matou, qui fait référence aux vêtements qui drapent ou enveloppent doucement le corps.

L’autre est matsu, la forme volontaire du verbe japonais pour « attendre » : « attendons ». Au lieu de consommer et de jeter des objets, Matohu invite les gens à attendre que leur propre sens de l’esthétique ait mûri.

À travers ce concept qui consiste à créer des vêtements qui soutiennent le sens japonais de l’esthétique, Matohu propose des créations nées de l’histoire, de la culture et du terroir du Japon.

Le premier vêtement qu’ils créent est un manteau modulaire qu’ils nomment Nagagi (littéralement, « vêtement long »). Tout en s’inspirant du confort et de la liberté du kimono, le Nagagi a un design moderne qui s’adapte au style de vie contemporain. Chaque collection sortie de leurs ateliers présente un thème, un angle de la conception ancestrale japonaise de la beauté : Kasane, Fukiyose, Nagori.

Bénédiction de la neige, Matohu, automne-hiver 2019. Photo tirée du site officiel matohu

La superposition, la nostalgie, l’œuvre du hasard

La caméra suit la production de la collection Nagori en 2018 : le dernier thème de « The Japanese Eye ». Le tandem de Matohu crée des textiles en collaboration avec des usines de tissage traditionnelles et des artisans qui subsistent dans différentes régions du Japon. Le duo discute et crée les motifs dans son atelier, débattant parfois sans compromis pour atteindre le plus haut niveau de création.

En mars 2018, le défilé de la collection Nagori a enfin lieu. Ces vêtements exprimaient le caractère éphémère de toute chose, les paysages qui défilent et le sentiment de nostalgie des saisons qui passent. Le défilé s’est terminé avec des mannequins tenant des branches de cerisier en fleurs. Ce tableau évoquait le parfum du printemps au milieu des dernières chutes de neige, à la fois comme une annonce de la belle saison et déjà la nostalgie de la fin de l’hiver. Le concept du Nagori est précisément cet entre-deux de l’attente et du regret.

Un autre thème tout aussi prégnant est celui du Kasane Irome qui signifie littéralement superposer les couleurs. Pour observer ce procédé, on est emmené au musée Hosomi où sont exposées les œuvres et collections de Sachio Yoshioka. On voit d’abord des superpositions de papier soie de couleur plié de manière à montrer les deux couches.

Cette mode a vu le jour dans les vêtements féminins de la période Heian, de 794 à 1185. Trois cents ans durant, le raffinement voulait qu’on superpose des tissus de couleur de manière à dégager des impressions liées aux couleurs des saisons, paysages ou fleurs saisonnières. Hiroyuki Horihata explique que le Kasane est aussi une superposition de mots.

Ainsi, les mots Kasane Irome combinent trois éléments : les couleurs, les éléments naturels et les mots pour les définir. Comment, sinon, définir la couleur des bourgeons d’un prunier perçant sous la neige ? On combinait un tissu rouge vif avec un tissu blanc translucide posé par-dessus. On parlait alors d’un module de couleur qui s’appelait couche de prunier, et c’était un nouveau mot fait de couches de mots. Un ensemble rouge feu et noir évoque les feux arrière des voitures à la tombée de la nuit. Version contemporaine d’une vision affinée au fil des siècles.

Fukiyose est encore une idée simple, à la fois abstraite et réelle, qui signifie « soufflé et rassemblé par le vent ». Au gré de leurs promenades, les deux créateurs prennent des photos de détails à la fois triviaux et inattendus : gros plan de la texture d’un mur blanc où se révèlent écalures et moisissures ou d’une plaque de métal rouillé. Des nuances de couleurs et de textures se révèlent, dessinent de nouvelles inspirations. C’est le hasard qui crée et la main de l’artiste qui reçoit puis transforme.

Les connnexions du temps, Matohu printemps-été 2021. Photo tirée du site officiel matohu

On est dans la lenteur

Après avoir achevé le projet de huit ans des collections « The Japanese Eye », Matohu a lancé une nouvelle série intitulée « Journey from Palms of Hands » (« Voyage à partir des paumes des mains), dans laquelle est exploré l’artisanat de différentes régions du Japon pour créer de nouvelles collections. Ils ont abandonné le défilé de mode, un format dans lequel les vêtements passent beaucoup trop vite devant les spectateurs. Au lieu de cela, ils ont commencé à présenter leur travail par le biais de vidéos pour partager l’artisanat et le concept derrière chaque collection. Désormais, ils se détournent radicalement de la mode conventionnelle qui génère une grande quantité de déchets... Un nouveau voyage de Matohu et de son artisanat commence. On est dans la lenteur, dans le temps long, et cela est inédit dans une industrie piégée dans l’urgence et le profit.

Ce moment offert par le Beirut Art Film Festival et sa fondatrice Alice Mogabgab était une parenthèse de paix, presque une méditation sur les vraies valeurs que nos temps douloureux balaient et bousculent. La projection de ce documentaire de Nagaru Miyake n’a été possible que grâce au mécénat d’André Wardé qui prolonge au Liban, à sa manière, des décennies d’exigence de beauté et de qualité de l’art textile. Du paysage à l’idée, de l’idée à la couleur, de la couleur au fil, du fil au vêtement, ces « Manteaux de l’éphémère » sont des capsules de sérénité qui défont tranquillement toutes les notions d’élégance et de désir que tente de nous vendre une industrie déboussolée.


Une exposition intitulée « The Japanese Eye », organisée par la marque de mode Matohu, s’est tenue à Tokyo en janvier 2020, présentant les 17 collections des huit dernières années. Ces collections ont été réalisées sous des thèmes inspirés par le sens japonais de la beauté, tels que Kasane (superposition de couleurs), Fukiyose (réunis par le vent) et Nagori (échoués...
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