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Lifestyle - Photo-Roman

Le pays coupé en deux

Il y avait ce barbier pédophile qui a violé à la pelle ses clients mineurs, et il y avait le Dr Robert Sacy qui avait fait de l’enfance sa bataille, comme deux faces d’une même médaille. Comme le meilleur et le pire de l’humanité des Libanais.

Le pays coupé en deux

Photo tirée du compte @oldbeiruthlebanon

C’est un salon de coiffure pour hommes, en banlieue de Beyrouth. À première vue, comme ça, on pourrait penser que c’est un barbier ordinaire des quartiers populaires de la capitale. Semblable à tous les autres. De ceux où tous les garçons libanais sont passés, de génération en génération, à un moment ou l’autre de leur vie. Avec des mobylettes jetées n’importe comment à sa porte, des gamins, des adolescents et des vieux qui viennent y faire passer du temps ou souligner le tracé d’une barbe, en discutant de femmes, d’argent ou de politique. Des écrans suspendus aux murs où l’on projette les nouvelles, des matchs de basketball ou la Formule 1, des éclairages en néon, des posters de joueurs de foot ou de stars de cinéma pour montrer qu’ici, on sait faire pareil ; des sièges tournants en cuir noir, l’odeur du gel et de la mousse à raser, et un adolescent qui balaye après chaque coupe les traînées de poils empilés au sol.

On pourrait imaginer un barbier typique, qui connaît par cœur comment chacun de ses clients aime se faire raser, et chez qui les clients ouvrent des « comptes » et payent à crédit en fin de mois, parce que le Liban, et même ses villes, sont restés des villages. Parfois même des familles. On pourrait d’ailleurs imaginer un barbier familier et qui fait presque partie de la famille. Comme celui que je fréquentais en grandissant, et auquel les parents livrent leurs enfants sans les accompagner et en tout cas sans la moindre crainte, comme on les enverrait chez un parent ou un voisin. À priori, ce n’est que ça.


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Perdre sa douceur

Sauf que derrière ce décor ordinaire de Beyrouth, en apparence cliché et presque même attendrissant, il y a en vérité l’impensable horreur poussée jusqu’à l’impossible. C’est que le barbier en question s’est débrouillé on ne sait trop comment pour se fabriquer une petite célébrité de pacotille, en forme de likes et de followers sur TikTok, qu’il promet de partager avec les garçons du quartier qui affluent chez lui après l’école ou en week-end. Le barbier met en place tout un dispositif pour leur faire briller les yeux. Il les installe comme des petits hommes sur leurs petits trônes en cuir noir, il braque sur eux une lumière de projecteurs, et les gamins se rêvent déjà stars de la toile. Il les filme à leur arrivée, et, boum, après la coupe, quand ils finissent par ressembler aux footballeurs et acteurs sur les posters. Déferlante de likes et de vues et de reposts.

Cerise sur le gâteau, en plus de cet avant-goût de célébrité, le barbier leur offre la coupe, seulement en les faisant promettre de revenir. Et les gamins reviennent, bien sûr, à mesure qu’une fausse confiance se tisse entre eux et le barbier. Les plus « chanceux » parmi eux se font même inviter à une « fête » secrète dont ils sont tenus de ne pas dire mot. Au cours desdites « fêtes » qui se tiennent dans des chalets et des appartements alentour, le barbier est en réalité rejoint par d’autres membres du réseau de pédophilie auquel il appartient. Là, les gamins sont drogués de force, violés à répétition et, le pire, filmés pendant l’agression. S’ils racontent quoi que ce soit de ce qui leur est arrivé, les images seront montrées à tout le monde, les prévient le barbier violeur et pédophile. Les garçons n'ont longtemps rien raconté, et contre toute attente, dans un pays où la vérité et la justice relèvent souvent de l’utopie, ce réseau-là a été finalement découvert et certains de ses membres même arrêtés.

Je regarde les images des garçons qui défilent l’un après l’autre sur les sièges du barbier criminel. Ils sont pour la plupart encore au seuil de l’adolescence. Les corps de certains ont encore les rondeurs de l’enfance et leurs yeux sont des perles d’innocence que rien n’a encore pu abîmer. Je les regarde et je me demande lequel d’entre eux a été ravagé par cette violence sans nom. Je me demande s’ils ferment l’œil de la nuit, s’ils mangent encore et s’ils s’en veulent pour ce qui leur est arrivé. Je me demande s’ils s’en sortiront. Je me demande surtout de quoi il faut être fait pour leur faire ça et comment notre pays, dont l’horreur a toujours été sauvée, rattrapée par son capital humain, a pu basculer, si vite, vers le manque d’humanité le plus absolu en perdant toute sa douceur ?

Le meilleur et le pire

En écrivant ces lignes, j’apprends que le Dr Robert Sacy est parti.  Robert Sacy, professeur en pédiatrie, néonatalogie et réanimation pédiatrique, avait, lui, fait de l’enfance sa bataille et sa raison de se lever tous les matins. Pédiatre depuis 1975, bien des corps d’enfants en panne, des grippes de passage, des varicelles et des rougeoles ont été soignés à la force de ses mains bienveillantes et son sourire dont seule la lumière savait réparer les larmes des enfants. Recevant dans sa clinique des patients de la classe bourgeoise, il avait refusé de laisser pour compte ceux qui ne pouvaient pas se mettre une consultation. En 1995, il avait en ce sens fondé avec un groupe de femmes l’association Cap-Ho qui a récolté, au fil des ans et malgré tout, de quoi sauver des milliers de bébés oubliés entre la vie et la mort. Et, après la double explosion du 4 août 2020 qui n’a rien épargné sur son passage, il avait contribué à la reconstruction de l’hôpital de la Quarantaine, y créant une aile pour l’enfance prématurée et malade.

Il y avait Dr Sacy et il y avait aussi cette employée d’une garderie qui battait et malmenait des petits qui ne savent même pas encore parler. Il y a d’un côté le Sud dont le paysage, d’heure en heure, se rapproche un peu plus des ruines que Gaza est devenu. Et il y a, de l’autre côté, une frange de Libanais qui ne se sentent aucunement concernés par ce qui se passe pourtant dans leur pays. Il y a, en même temps, si proches, et pourtant aux antipodes, des Libanais qui crient et promettent qu’ils ne veulent plus entendre le mot racisme ou corruption ou guerre, et d’autres qui rêvent d’un Liban divisé selon les confessions, et certains qui s’en donnent à cœur joie de tabasser et harceler des ouvriers syriens que déjà rien ne protège. Il y avait ce barbier pédophile, et il y avait Dr Sacy, comme deux faces d’une même médaille, comme le meilleur et le pire de l’humanité des Libanais. Et avec le départ de ce dernier, c’est un peu de l’humanité, de la douceur du Liban, qui s’en va aussi…

C’est un salon de coiffure pour hommes, en banlieue de Beyrouth. À première vue, comme ça, on pourrait penser que c’est un barbier ordinaire des quartiers populaires de la capitale. Semblable à tous les autres. De ceux où tous les garçons libanais sont passés, de génération en génération, à un moment ou l’autre de leur vie. Avec des mobylettes jetées n’importe comment à sa porte, des gamins, des adolescents et des vieux qui viennent y faire passer du temps ou souligner le tracé d’une barbe, en discutant de femmes, d’argent ou de politique. Des écrans suspendus aux murs où l’on projette les nouvelles, des matchs de basketball ou la Formule 1, des éclairages en néon, des posters de joueurs de foot ou de stars de cinéma pour montrer qu’ici, on sait faire pareil ; des sièges tournants en cuir noir,...
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Gratitude au journaliste Gilles Khouri pour votre regard sur le Liban d'aujourd'hui De tout cœur, je souhaite au Liban, comme partout ailleurs, le foisonnement du clone du Dr Robert Sacy, et la disparition et la mort du profil du barbier de la banlieue de Beyrouth.

peacepeiche@gmail.com

06 h 01, le 13 mai 2024

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  • Gratitude au journaliste Gilles Khouri pour votre regard sur le Liban d'aujourd'hui De tout cœur, je souhaite au Liban, comme partout ailleurs, le foisonnement du clone du Dr Robert Sacy, et la disparition et la mort du profil du barbier de la banlieue de Beyrouth.

    peacepeiche@gmail.com

    06 h 01, le 13 mai 2024

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